«LE DÉFICIT DÉMOCRATIQUE AU TCHAD ET AU CAMEROUN: SIMILITUDES ET DIFFERENCES », par Acheikh IBN-OUMAR (Genève, nov.2010)

Moumié-bannière-1«LE DÉFICIT DÉMOCRATIQUE AU TCHAD ET AU CAMEROUN: SIMILITUDES ET DIFFERENCES », par Acheikh IBN-OUMAR ,Genève, nov.2010, à la Conférence sur le Prix Roland-Félix Moumié

I-LES TRAJECTOIRES HISTORIQUES CONVERGENTES, PUIS DIVERGENTES DES PAYS AFRICAINS« LE DÉFICIT DÉMOCRATIQUE AU TCHAD ET AU CAMEROUN : SIMILITUDES ET DIFFERENCES », INTERVENTION DE M. ACHEIKH IBN-OUMAR A LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE DU PRIX DE LA FONDATION ROLAND MOUMIÉ (GENÈVE, 13 NOVEMBRE 2010)

C’est une évidence maintes fois répétée : l’Afrique centrale souffre d’un retard politique frappant par rapport aux autres régions du continent.

Pour ce qui est des pays membres de la CEMAC, ce qu’on a convenu d’appeler  » le vent de la démocratie », est très vite retombé, sinon transformé en vent contraire.

L’évolution politique des pays francophones d’Afrique noire, depuis le début de la conquête coloniale, relève de trajectoires similaires, car façonnées par des facteurs socio-historiques communs. Après avoir connu des évolutions semblables sous l’administration coloniale et sous les régimes monopartites des trois premières décennies de l’indépendance, nos pays étaient sensés prendre,  ensemble, le virage de la démocratisation, virage inauguré par les Conférences nationales, au début des années 1990.

Or, il semble, à première vue, que cette similarité dans l’évolution politique qui avait prévalu depuis la conquête coloniale jusqu’aux années 90, est remise en cause avec l’engagement dans les transitions démocratiques, et que les parcours de ces pays ont commencé à connaître des trajectoires de plus en plus divergentes. Les uns paraissent être engagés dans la logique de l’alternance démocratique au pouvoir, avec des partis assez bien implantés et organisés, malgré quelques accrocs plus ou moins sérieux, débouchant parfois sur l’intervention de l’armée ou de la communauté internationale, mais ne remettant pas en cause l’évolution générale; par contre, les autres, en particulier nos pays d’Afrique centrale, semblent décrocher de cette marche, avec des variantes locales, mais répondant à un schéma d’ensemble appelé parfois « autoritarisme électoral ».

II-ENTRE LA DÉMOCRATIE ET LE MONOPARTISME : L’AUTORITARISME ÉLECTORAL : RALENTISSEMENT DE LA DÉMOCRATISATION OU RÉGRESSION ?

Ce système (l’autoritarisme électoral) se caractérise, d’un côté, par le remplacement des anciennes Constitutions monopartites par de nouvelles lois fondamentales qui consacrent l’Etat de droit et les règles communément admises de la démocratie, par un pluralisme réel au niveau des partis, des associations et de la presse et, de l’autre côté, par une impossibilité pratique de l’alternance démocratique, le résultat des élections étant connu d’avance.

La question qui se pose est la suivante : est-ce que cette situation relève d’une sorte de troisième voie, un système hybride entre le monopartisme d’antan et le pluralisme authentique réclamé par tout le monde, ou s’agit-il d’une reproduction pure et simple de l’ancien système de parti unique, sous des nouvelles formes nouvelles, pour tenir compte de la nouvelle donne liée à l’évolution des revendications populaires et les conditionnalités d’aides extérieures ?

En d’autres termes, s’agit-il d’un simple retard dans le rythme d’une évolution démocratique inexorable, qui serait dans son essence la même qu’ailleurs, mais souffrant d’un rythme de développement plus lent, ou s’agit-il d’une impasse totale ? A-t-on affaire à un blocage systématique de la démocratisation qui ne laisse aucune chance d’un progrès futur sinon une reproduction à l’infini du statu quo, ou bien s’agit-il seulement de lenteurs qui exigent plus de temps qu’ailleurs ?

Le terme « déficit démocratique », choisi comme thèmes général de cette série de conférences, même s’il paraît prosaïque, a l’avantage d’être assez neutre et ne préjuge pas de la caractérisation essentielle qu’on peut faire de cette situation. Car un déficit peut-être conjoncturel ou au contraire chronique.

Il important de savoir si on a affaire à de simples lenteurs dues à diverses pesanteurs, ou bien s’il y a là une dénaturation essentielle du processus de démocratisation, qui n’ouvre aucune perspective d’avenir, même de façon lointaine. Car pour les différents acteurs concernés par la transformation sociale dans nos pays, l’une ou l’autre appréciation conduit à des conséquences différentes pour les actions à développer, les types d’organisations à mettre en place et les tactiques politiques à suivre.

Il est frappant de constater que les représentants de ceux qu’on appelle parfois de façon impropre les « bailleurs de fonds », sont les tenants de cette thèse de la lenteur du processus; cette version est évidemment celle qui arrange le mieux les régimes en place car elle a pour corollaire de demander qu’on laisse plus de temps aux pouvoirs en place, afin qu’ils surmontent progressivement tous les obstacles et mettent en place des réformes démocratiques à petites doses, dans des contextes très difficiles. Dans cette perspective gradualiste d’un processus, qui serait imparfait mais qui ne remet pas fondamentalement en cause l’objectif final de l’instauration d’une démocratie mûrie, il est vivement conseillé aux forces qui aspirent au changement, de faire preuve de patience, de se contenter de la marge de manœuvre permise par les tenants du pouvoir, et élargir progressivement les espaces de liberté, avec l’aide de la communauté internationale, sous la forme d’envoi d’observateurs, de fourniture de matériels informatiques, de financement d’ateliers de formation, de subventions à la presse indépendante, etc.

De même, dans cette logique, les partenaires extérieurs doivent se garder de pressions trop fortes sur les pouvoirs, lesquels doivent gérer des héritages complexes, et surtout ne pas recourir aux sanctions, mais accompagner et encourager les ouvertures progressives.

Sur le plan intérieur, cette thèse gradualiste est assimilée par beaucoup de partis d’opposition, mais sous la pression des évènements et sans planification stratégique, se trouvant amenés à participer à des élections dénaturées, avec comme seuls choix la protestation plus ou moins téméraire contre les pratiques qui faussent le jeu électoral, les jours pairs, et l’acceptation de strapontins ministériels, les jours impairs.

Le panel de la Conférence internationale sur le Prix Moumié, de gauche à droite :1) Prof.Anatole Malu, congolais (Brazza), président de l’Université populaire africaine de Genève; 2)Acheikh Ibn Oumar; 3)Patrice Mukong; 4) Célestin Edjangue, le modérateur, journaliste et écrivain, 5) Mme Goungaye Wanfiyo (RCA)

Le panel de la Conférence internationale sur le Prix Moumié, de gauche à droite :1) Prof.Anatole Malu, congolais (Brazza), président de l’Université populaire africaine de Genève; 2)Acheikh Ibn Oumar; 3)Patrice Mukong; 4) Célestin Edjangue, le modérateur, journaliste et écrivain, 5) Mme Goungaye Wanfiyo (RCA)

Personnellement, je pense que la thèse des ouvertures démocratiques progressives dans des Etats où les institutions sont fragiles, les masses peu conscientisées et les partis politiques souffrant de beaucoup de faiblesses, en termes de moyens matériels, de structures organisationnelles, d’implantation populaire et même de réflexion théorique, cette thèse gradualiste donc, n’est pas à rejeter dans son principe, parce que rien ne dit que le radicalisme automatique est toujours la meilleure ligne politique, dans une perspective de transformation qui se voudrait réformiste ou révolutionnaire, qu’importe. Il faut une analyse approfondie, en entrant dans la logique des promoteurs de cette thèse, pour en montrer l’opérabilité ou la non-opérabilité.

Si nous aboutissons, au bout de cet effort d’analyse dépassionnée, à la conclusion inverse : à savoir que nous ne sommes pas en présence d’une démocratisation imparfaite, d’un retard démocratique, mais qu’il s’agit plutôt d’un blocage irrémissible, d’une régression systématique, les conclusions à en tirer devraient être radicalement différentes. Car on ne s’organise pas de la même manière si on est dans un système potentiellement favorable à l’alternance démocratique, ou au contraire dans un système définitivement fermé de confiscation du pouvoir. Le type de structures, le choix de cadres dirigeants, les thèmes de mobilisation, la gestion des alliances, les tactiques électorales, les priorités du programme politique etc, ne se déclinent pas de la même façon, selon qu’on se trouve dans le premier cas de figure ou dans le second.

A mon avis, sans prétendre épuiser le débat sur cette question, le Tchad et le Cameroun relèvent plutôt du cas de confiscation irréversible du pourvoir ; et donc, en conséquence, les deux options immédiates qui s’offrent sont, soit un accompagnement du pouvoir dans des élections au résultat annoncé, soit une rupture violente par l’action militaire ou les soulèvements populaires. Mais entre ces deux extrêmes, il y a de la place pour une variété de stratégies, en fonction des faiblesses structurelles des systèmes, du degré de conscientisation des masses populaires, des interférences diplomatiques, etc.

Faute d’avoir pris le temps de débattre de ces questions de façon organisée, préférant se lancer tête baissée dans l’action, sous l’effet d’un enthousiasme mal maîtrisé, bien que compréhensible au vu des frustrations accumulées depuis l’indépendance, les partis d’opposition au Tchad, ont payé un très lourd tribut, contribué à aggraver la situation et se sont trouvés piégés entre une option radicale pour laquelle ils ne s’étaient pas préparés, et une option réformiste qui se traduit par un phagocytage par le pouvoir.

Je crois que dans d’autre pays aussi, les divergences nées de ce débat ont souvent produit des divisions au sein des partis démocratiques naissants, conduisant à des scissions ou à des ralliements peu glorieux.

Souvent quand on parle de déficit démocratique dans nos pays, on pense aux manquements ou aux manœuvres malhonnêtes du pouvoir, mais il faut aussi y inclure l’immaturité politique, la faiblesse organisationnelle et l’inconsistance idéologique des partis d’opposition.

Du point de vue du ratage, temporaire ou définitif (laissons la question ouverte), de la transition démocratique en Afrique centrale, ce que le Tchad et le Cameroun ont en commun, ils le partagent aussi avec les autres pays de la sous-région.

Les lauréats du Prix Roland Moumié, Genève, 13 nov. 2010. De gauche à droite:1)Représentante de Jean-bosco Talla, fondateur du journal, directeur du journal « Germinal »; 2)Patrice Mukong au nom de son père feu Albert Mukong, membre fondateur du SDF ; 3) et 4) la veuve et la fille de feu Me Goungaye Wanfiyo, ex-président de la ligue centrafricaine des droits de l’Homme

III-TRAITS COMMUNS AU CAMEROUN ET AU TCHAD : BILINGUISME, LUTTE ARMÉE, COMPLEXE DE LÉGITIMITÉ

Cependant, ces deux pays ont des traits communs qui les distinguent des autres pays, en particulier : le bilinguisme, l’histoire marqué par des mouvements de lutte armée (l’UPC et le FROLINAT), et le complexe de légitimité des leurs chefs d’Etat.

III-A) La question du bilinguisme : la revendication des anglophones au Cameroun et des arabophones au Tchad, ajoutent une difficulté supplémentaire à la construction nationale et au débat politique.

Au Cameroun, le problème se pose en termes d’une communauté minoritaire, ayant un territoire et une identité, et qui se sent menacée de marginalisation sinon de disparition. L’histoire de la double colonisation française et britannique, du partage entre le Cameroun et le Nigéria, et de l’unification à marche forcée par feu le président Ahidjo est connue.

Pour ce qui est du Tchad, le problème linguistique se pose en termes différents.

L’arabe tchadien, bien qu’ayant comme foyer historique le Centre et l’Est du pays, et malgré l’existence de communautés d’origine arabe, n’est pas perçu comme la langue d’une communauté régionale ou ethnique, mais s’est imposé progressivement comme une langue véhiculaire, avec beaucoup de variantes locales, dans presque tout le pays. En ce sens, contrairement à l’anglais au Cameroun, il n’y a pas de communauté tchadienne qui a le sentiment d’être niée dans son identité, du fait de l’usage quasi exclusive du français dans la sphère publique. La revendication est surtout pour ceux qui ont fait leurs études supérieures en arabe, à l’extérieur et de plus en plus à l’intérieur du Tchad, d’avoir accès à tous les emplois sur le même pied d’égalité que leurs collègues francophones. A cela s’ajoute un facteur historique, dans la mesure où l’école française était perçue dans certaines régions comme étant l’école du colonisateur, mécréant de surcroît. Le problème est que cet arabe tchadien est en fait une variante dialectale qui s’est développée, sous une forme plus ou moins pidginisée, en rupture avec l’arabe écrit, lequel était resté confiné dans les écoles et les institutions religieuses. Du fait de la colonisation, la seule langue écrite en usage dans l’administration et l’enseignement moderne était et reste encore largement le français. Donc le débat autour de la langue arabe au Tchad, concerne l’arabe écrit, par ailleurs appelé arabe littéraire.

Le problème n’est pas perçu comme seulement linguistique mais politique et civilisationnel. Les uns pensent qu’on ne peut mettre une muraille de Chine entre un dialecte parlé et sa matrice littéraire ; les autres pensent que cet arabe littéraire n’est pas seulement une langue mais un instrument pour marquer l’ancrage du Tchad dans le monde arabe voisin d’une part, et aussi un manteau dont se drapent des groupes occultes pour imposer une version radicale de l’Islam, dite intégriste, d’autre part. Le fait est que si tous les musulmans ne sont pas des arabophones (NB. : au Tchad, le terme « arabophone » ne désigne pas celui qui parle l’arabe, mais qui est diplômé en arabe), par contre, tous les arabophones sont des musulmans. Et comme le pays connait une dichotomie culturelle entre un Nord où domine l’Islam et un Sud où dominent les religions traditionnelles et le christianisme, la charge passionnelle qui plombe ce débat devient facile à comprendre. Le plus grave, c’est l’instrumentalisation politique de cette question par le pouvoir, soufflant le chaud et le froid, au gré des échéances électorales et des manœuvres diplomatiques.

Remise du Prix Moumié

Remise du Prix Moumié

III-B) Le legs historique de la lutte armée : La lutte de l’UPC a été enrayée à travers les campagnes de répression sous l’époque coloniale et sous le pouvoir Ahidjo, répression qui est à la base de notre cérémonie de ce jour ; dans la mesure où, à travers l’attribution du prix Roland Félix MOUMIÉ, nous commémorons l’assassinat du martyr de la cause africaine. Permettez-moi, d’associer à cet hommage mon compatriote le Dr Outel BONO, assassiné à Paris, en 1973, par un agent secret français. Cependant, la disparition physique de l’UPC n’a pas effacé son empreinte sur la vie politique nationale, la preuve : la difficulté, pour ne pas dire la peur, du pouvoir à en parler jusqu’aujourd’hui, ne serait-ce que pour l’inscrire dans la mémoire collective, un peu à l’exemple du tabou qui, en France, entoure la guerre d’Algérie.

Pour ce qui est du Tchad, le groupe à l’origine de la lutte armée s’était constitué, à la fin des années 50, dans la même perspective de l’indépendance véritable que l’UPC ; cependant le mouvement révolutionnaire, ne s’est constitué qu’après l’indépendance, en 1966, avec la création du FROLINAT par Ibrahim ABATCHA. A la différence de l’UPC, le FROLINAT n’a pas été éliminé par la répression, il a même réussi à prendre le pouvoir, au tournant des années 80, mais il a été démantelé de l’intérieur par des scissions à répétition et la naissance d’une multitude de ce qu’on nous appelons les mouvements politico-militaires. Cela a eu pour conséquence, et c’est une des spécificités du Tchad, une militarisation permanente du débat politique, jusqu’aujourd’hui où la forme la plus naturelle de contestation politique est le recours à la lutte armée ; bien que le fameux vent de la démocratie des années 90, et l’instauration du multipartisme, avaient laissé espérer une rupture définitive avec la lutte armée comme forme d’opposition.

III-C) Le complexe de légitimité des chefs d’Etat. Le régime camerounais, dès l’indépendance, était au fond de lui-même complexé : il se présentait comme le bâtisseur de l’Indépendance tout en étant conscient du fait qu’il avait liquidé le parti qui avait le plus de légitimité dans la lutte anticoloniale, l’UPC. Ce complexe systémique s’est doublé d’un autre complexe personnel au niveau du président  Paul Biya ; dans la mesure où ce dernier devait son ascension, non pas à une lutte politique qu’il aurait menée à la tête de son parti, mais à une promotion discrétionnaire de son prédécesseur, devenu rapidement son rival. Or en Afrique, tout chef d’Etat veut être perçu en tant que père fondateur et non pas en tant qu’héritier, encore moins en tant qu’héritier illégitime. Arrivé au pouvoir par le bon vouloir de son ancien patron, le président Biya s’est trouvé coincé entre le devoir de continuité du système et la nécessité de répondre à la demande pressante de changement de la part de la masse, d’où la fameuse « politique du renouveau » et ses contradictions insolubles.

De même au Tchad, le président Idriss Déby Itno souffre d’un complexe similaire. Il devait sa carrière militaire à son prédécesseur le président Hissène Habré qui le hissa aux postes de Commandant en chef des forces armées et de responsable des armées et de la sécurité dans le parti unique. C’est à son chef historique, auquel il devait tout, qu’il a succédé. Il ne peut justifier son ascension politique en tant que chef militaire, sans indirectement rendre hommage à son mentor ; alors que la condamnation et le rejet total de la politique de ce dernier est une condition pour qu’il s’affirme en tant que père fondateur, et en tant que promoteur de la démocratie. Il fut hissé à la tête de l’Etat pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec la démocratie, raisons qui seraient trop longues à développer ici, mais qu’on peut résumer, sur le plan extérieur, par la rupture du pacte entre la France et le président Habré et, sur le plan intérieur, par la rupture du pacte entre l’élite politique et militaire Zaghawa (l’ethnie du président Déby Itno) et ce même président Habré.

Comme le président Biya s’est trouvé dans l’obligation de faire au moins semblant de répondre aux aspirations des Camerounais, le président Déby Itno aussi s’est trouvé dans l’obligation de faire croire aux Tchadiens que son arrivée au pouvoir avait pour seule et unique motivation l’instauration de la démocratie. Cette distorsion entre l’origine, les causes et les intérêts réels de l’accession au pouvoir de l’un et l’autre d’une part, et l’obligation de répondre à la demande démocratique très pressante des masses d’autre part, a mis ces régimes dans une posture très délicate, les amenant à des contorsions de chauve-souris : « je suis oiseau, voyez mes ailes… je suis souris : vive les rats »! et qui explique beaucoup de leurs zigzags en politique intérieure et extérieure.

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Mme Rebecca Tickle, Secrétaire générale de la Fondation Roland Moumié

Enfin, il y a des aspects politiques de nos deux pays qui sont très différents. A titre d’exemples, sur le plan diplomatique et militaire.

IV-A) Sur le plan diplomatique : le Cameroun se caractérise par une certaine neutralité par rapport aux conflits de la région, et des relations équilibrées avec tous les pays. Cela peut pas passer à première vue pour de la modération ou un souci d’équilibre, mais en pratique, cela se traduit par un immobilisme très déplorable, dans la mesure où le Cameroun se prive ainsi d’un rôle diplomatique plus actif, en rapport avec son poids économique et la grande qualité de son élite intellectuelle, immobilisme qui devient un frein manifeste à l’adoption de politiques régionales communes. Ce qui explique, en partie, le retard de l’intégration régionale au sein de la CEMAC en comparaison avec la CEDEAO. La politique régionale du régime camerounais, ou plutôt son absence, constitue une grande force d’inertie dans le resserrement des relations économiques entre les Etats de la région.

Au Tchad au contraire, c’est le travers inverse. La politique intérieure est trop liée à l’évolution des relations avec nos voisins (surtout le Soudan et la Libye) et avec la France. Tous les mouvements armés s’étaient adossés à la frontière libyenne ou soudanaise. L’arrivée au pouvoir du Président Deby Itno lui-même s’est faite grâce à une milice tribale, formée au Soudan, armée par le Soudan, la Libye et la France, et surtout, composée en bonne partie de Soudanais, issus du même groupe ethnique. Le régime Déby Itno est directement à l’origine de la guerre civile au Dar Four. Les troupes du JEM (Justice and Equality Movement) étaient imbriquées avec l’armée tchadienne. Puis, du jour au lendemain, il lâche ce même JEM, dans le cadre d’un marché avec les autorités de Khartoum, lesquelles avaient, en contrepartie procédé au désarmement des troupes de l’opposition tchadienne opérant à la frontière entre les deux pays. La présence des troupes françaises au Tchad, de façon presque ininterrompue et leur implication directe dans le soutien au régime Deby Itno dans sa lutte contre ses opposants est connue. Si la Libye n’est plus impliquée directement dans des confrontations militaires au Tchad, les relations entre N’Djamena et Tripoli, sont empreintes d’une grande opacité et d’une négation permanente de la souveraineté de l’Etat, moyennant des aides militaires et financières consistantes.

Ces relations malsaines avec nos partenaires sont éloquemment illustrées, par la disparition mystérieuse, en Libye, en 2002, du ministre Youssouf Togoïmi, qui avait fondé un mouvement armé dans la région frontalière du Tibesti (MDJT : Mouvement pour la Démocratie et la Justice au Tchad), et l’enlèvement extrajudiciaire, à Ndjamena, en février 2008, du coordinateur de l’opposition légale, le professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh, au vu et au su des officiers françaiss qui appuyaient directement les forces du président Déby Itno pour repousser l’offensive de l’opposition armée sur la capitale.

IV-B) sur le plan militaire : Si je vous disais qu’au Tchad, la particularité des forces armées et de sécurité, c’est qu’elles sont politisées et sont loin de répondre aux critères d’une force républicaine, vous me diriez que ce n’est pas une exception et que c’est le cas de beaucoup de pays africains, comme le Cameroun.

Néanmoins la politisation des forces armées et de sécurité au Tchad a quelque chose d’unique, une sorte de particularité dans la particularité.

Il est vrai que dans les autres pays aussi,  on trouve les mêmes maladies telles que la corruption, l’instrumentalisation par le pouvoir politique, les violations des droits de l’homme à travers la torture et les rackets. Cependant au Cameroun ou ailleurs, la forme est respectée : le passage obligatoire par les écoles d’officiers et de sous-officiers, le respect de la hiérarchie, la gestion des carrières par des systèmes réguliers d’avancement, la tenue de fichiers individuels, un minimum de technicité dans la gestion des soldes, des matériels et des transmissions, l’existence de corps d’armes bien marqués,  la délimitation des compétences entre l’armée, la police et la gendarmerie, des méthodes de recrutements par concours ou par sélection sur une base nationale, etc.

Au Tchad, rien de tel : les forces armées et de sécurité sont un amalgame hétéroclite de soldats et officiers de carrière, d’anciens maquisards, de rebelles soudanais, d’ex-« libérateurs » centrafricains, de civils en chômage, d’anciens coupeurs de routes, de miliciens villageois, etc.

La Douane, la Police, la Garde nationale et Nomade, les rébellions soudanaises du Darfour, tchadiennes et centrafricaines, le grand banditisme armé, les groupes de braconniers transfrontaliers… tout ce beau monde constitue une nébuleuse unique, sans délimitation précise, le même individu pouvant passer d’un ensemble à un autre, suivant les bénéfices personnels attendus par tel choix et tel autre. Pour tenir le tout et éviter que cette confusion ne provoque une anarchie totalement incontrôlable, le régime n’a d’autre choix que de confier les postes-clés et les matériels sensibles à des individus qui appartiennent au clan du président, sans tenir compte de leur qualification ou expérience, auxquels s’ajoutent quelques petits chefs de guerre issus d’autres groupes, chacun devant gérer non pas des unités organisées, mais un réseau de parents, de fidèles ou de clients, pouvant  être mobilisés pour les opérations de répression ou de contre-insurrection. La mobilisation pour ces opérations, donne lieu à de rudes marchandages avec ces chefs de réseaux qui exigent, non seulement des moyens financiers et matériels pour eux-mêmes et leurs hommes, mais aussi des grades fantaisistes, des investissements dans leur région, ainsi que des postes dans l’administration, les ambassades, les « projets » etc. pour leurs « parents intellectuels » , la création de nouveaux cantons ou sous-préfectures pour leur communauté d’origine, le règlement de diyas anciennes, etc.

A part certaines unités de la gendarmerie qui avaient été directement formées et équipées par la France, il est souvent difficile pour les voyageurs qui tombent sur des individus armés, de savoir de quel corps ou de quelle unité ils relèvent, et même s’ils sont Tchadiens ou Soudanais, gouvernementaux, rebelles, miliciens, ou coupeurs de route. Le seul critère est linguistique, dans la mesure où l’accent permet souvent de deviner l’origine ethnique ou la nationalité de ces personnages, et savoir si on affaire à des individus appartenant à des clans dits supérieurs, moyens ou inférieurs, suivant une hiérarchisation subtile que la population est obligée d’assimiler, pour des nécessités de survie. Le niveau de marchandage pour le racket s’opérant suivant cette hiérarchie.

Au début des années 90, cette situation était compréhensible, mais après vingt ans de règne sans partage, les Tchadiens sont arrivés à la conclusion que cette situation ubuesque, n’est pas un héritage du passé du pays, mais une stratégie délibérée.

Conférence inrternationale sur le prix de la Fondation Roland Moumié (genève, 13 nov. 2010): Une vue de l’assistance

V-CONCLUSION : MOUVEMENT DÉMOCRATIQUE, DES « FORCES » BIEN FAIBLES 

En conclusion de ce petit aperçu, qui n’a pas la prétention d’épuiser la réflexion sur le déficit démocratique au Cameroun et au Tchad, mais simplement d’indiquer quelques pistes de réflexion, il me semble important d’évoquer la question de l’action des forces qui militent pour le changement démocratique.

Constatons tout d’abord qu’il ya un déséquilibre effrayant entre les pouvoirs en place et les forces démocratiques, partis comme société civile. Le premier obstacle des forces militantes c’est leur faiblesse, illustrée par l’émiettement, les pesanteurs communautaires et l’absence de leadership national reconnu comme tel par les masses, ainsi que l’incapacité à lire correctement la carte géopolitique régionale et internationale. La faiblesse n’est pas un handicap insurmontable, dans la mesure où tout organisme connaît une phase de gestation et d’enfance, avant d’atteindre la maturité ; sauf que certaines maladies d’enfance peuvent causer des handicaps pour la vie entière ou provoquer une mort précoce.

Notre problème à nous Africains, c’est d’abord le manque de confiance en soi.

Pour ce qui est de la construction démocratique, les chefs de partis comptent sur l’intervention des partenaires extérieurs et les pressions diplomatiques sur les régimes en place, plutôt que sur leur capacité de mobilisation des masses opprimées.

Les militants quant à eux, tout en déplorant la faiblesse de leurs chefs, oublient que cette faiblesse a pour cause première l’incapacité de ces mêmes militants à financer leurs partis ou associations par des cotisations et autres activités.

La paresse intellectuelle est une autre tare : les textes et les programmes sont du copier-coller et, souvent, il est difficile de faire la différence entre les Statuts et les programmes des partis au pouvoir et ceux de l’opposition. Rares sont les partis politiques, les mouvements, les syndicats, les associations…qui ont des organes de communication réguliers, comme les bulletins intérieurs et les journaux et, à ma connaissance, aucun parti ne publie une revue d’analyse et de réflexion de niveau.

Last but not least, la rupture avec la jeunesse.

Alors que les jeunes sont les premières victimes de la mauvaise gestion et du monolithisme politique, à travers l’inégalité dans l’accès à l’enseignement supérieur et le chômage des diplômés (poussant de plus en plus vers l’émigration hasardeuse en direction les pays développés), ces mêmes jeunes sont très peu attirés par les partis politiques, qu’ils soient de l’opposition ou du pouvoir. Ils ont la perception que les luttes entre ces deux camps sont des luttes d’intérêts particuliers et de partage de gâteau et non pas des divergences autour des projets d’avenir. Nous sommes perçus par nos jeunes comme des politiciens et non comme des hommes d’État, suivant la distinction faite par James Freeman Clarke: «La différence entre l’homme politique et l’homme d’Etat est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération.». Je vous remercie.

Bibliographie :

Revue « POUVOIRS », N° 129: « La démocratie en Afrique », Edit. Seuil, 2009/Jean-Marc ESSON NGUEMA: « L’impossible alternance au pouvoir en Afrique Centrale », Edit. L’Harmattan./Andréas SCHEDLER : « Electoral authoritarianism: the dynamics of unfree competition », edit. Boulder, 2006./Jean-François BAYART :« L’Etat au Cameroun », Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1979./Revue « Politique Africaine » : « Le problème anglophone au Cameroun », 1996;/ICG (Inernational Crisis Group): Africa report N° 160 :« Cameroon: a fragile State? » et N° 161 : Cameroon: « The dangers of a fracturing regime » ./Robert BUIJTENHUIJS: « Transitions et élections au Tchad », Edit. Karthala, 1998./Centre Al Mouna: « Contentieux linguistique arabe-français, Edit. Al Mouna, Ndjamena,1998/MAHAMAT SALEH YACOUB: « Des rebelles aux seigneurs de guerre. La désintégration de l’Armée nationale » , Edit. Al Mouna 2005./Marielle DEBOS: « Des combattants entre deux guerres », thèse de doctorat, Insititut d’Etudes Politiques, Paris, 2009./Roland MARCHAL : « Tchad-Darfour : vers un système de conflits », Revue « Politique Africaine » N° 102, juin 2006.

Site de la Fondation Moumié 


3 réponses à “«LE DÉFICIT DÉMOCRATIQUE AU TCHAD ET AU CAMEROUN: SIMILITUDES ET DIFFERENCES », par Acheikh IBN-OUMAR (Genève, nov.2010)

  1. Un travail formidable, sauf il y a un bemol Dr: comparer le FROLINAT à l`UPC n`est pas objectif et à la limite prétentieux. S`il y a un point commun entre les deux, c’est la lutte armée. Sinon ils ne sont comparables ni à travers leurs objectifs,ni à travers leur idéologie moins encore leurs ennemis et leur époque et encore surtout les valeurs dont ils défendaient. Ce qui expliquerait en partie la difference de leurs resultats obtenus à court et long terme. Donc historiquement et pour faire bref, l’UPC est révolutionnaire et à une cause africaine alors que notre fameux FROLINAT est réactionnaire et defendait une cause arabo-musulmane…

  2. MES MEILLEURS VŒUX DE PAIX DE PROSPÉRITÉ DE BONHEUR ET DE SANTÉ POUR L ANNÉE QUI COMMENCE ET POUR CE QUI EST DE LA SITUATION POLITIQUE JE CROIS QU IL FAUT PRÔNER L AUTHENTICITÉ POUR L AFRIQUE COMME SOLUTION

  3. Pingback: « L’Afrique centrale, réfractaire à l’alternance ? » Débat AfricaN°1, 20/09/16 | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

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