« Tchad-Libye: la fausse légende de la légion islamique ».Article par Acheikh Ibn-Oumar, dans AFRIQUE-ASIE (N°65: avril 2011)

AfriqueAsie-Avril-2011Libye/Tchad : la fausse légende de la « Légion islamique » .Article par Acheikh Ibn-Oumar, dans AFRIQUE-ASIE (N°65: avril 2011)

Au plus fort de l’engagement militaire libyen au Tchad, dans les années 80, les médias parlaient régulièrement d’une « légion islamique » qui serait le bras armée de l’interventionnisme kadhafien dans les pays du Sahel.

A la faveur du soulèvement populaire actuel, on a présenté parfois les mercenaires prêtés par le général Déby Itno à son parrain de Tripoli comme des restes de cette légion. Or dans l’organigramme de l’armée libyenne, il n’a jamais existé un tel corps. Dans la hiérarchie militaire libyenne, il n’y a personne non plus dont la responsabilité serait de diriger ce corps. Certains écrit ont mentionné en passant le colonel Massaoud Abdalhafiz, mais celui-ci  a toujours été le commandement de la région Sud (Sebha) et, à ce titre, principal canal logistique avec le Tchad.

Qu’en est-il en réalité ? 

D’abord, pour ce qui est de la sanglante répression en cours contre le soulèvement populaire en Libye, la participation des éléments tchadiens est très inférieure à l’image qu’en donne les médias, en particulier les chaines satellitaires arabes. Il s’agit d’une part, de quelques centaines de travailleurs immigrés enrôlés de force par le comité de recrutement mis en place par l’ambassade du Tchad à Tripoli (qui sont donc des otages plutôt que des mercenaires) et, d’autre part, d’un circuit clandestin d’acheminement de militaires tchadiens, du Nord du Tchad vers la région de Sebha, où se trouve l’ambassadeur de Libye au Tchad Grene Saleh Grene, assisté de membres du consulat du Tchad dans cette ville. Ce second circuit est appelé à prendre de l’importance dans les jours à venir, la famille Kadhafi prévoyant de créer une importante base d’appui dans son fief de Sebha, qui pourrait être, au besoin, une base de repli. Les deux régimes ont des accords militaires et sécuritaires publics (décembre 2008, août 2009) et secrets, qui stipulent la lutte commune contre leurs oppositions.

Historiquement, l’armée libyenne a été impliquée entre 1973 (occupation de la localité d’Aozou) , jusqu’en 1990 (aide aux forces du général Deby Itno pour sa prise de pouvoir), avec comme points culminants l’intervention massive à Ndjamena, en 1980, pendant la guerre dite « des neuf mois », entre la coalition du  GUNT présidé par Goukouni Weddeye et les forces de Hissène Habré, et la quasi occupation de la région Nord (BET : Borkou Ennedi Tibesti), entre 1983-87, toujours sous couvert de soutien au GUNT.

Pendant les guerres des années 80, tous les mouvements tchadiens, et accessoirement soudanais et nigériens, soutenus par la Libye étaient présentés comme des manifestations de la « Légion islamique ». Pour Habré et les médias français, c’était un moyen commode pour nier l’existence d’une opposition tchadienne et réduire le conflit à la seule dimension de l’expansionnisme libyen. Tout opposant des pays sahéliens qui trouvaient les faveurs (très passagères, en général) du colonel Kadhafi, était présenté comme membre de cette légion. Les Libyens et leurs alliés Tchadiens trouvaient un certain avantage à laisser  se propager cette image : l’omniprésence de cette légion à vocation internationaliste pan-sahélienne permettait, face aux opinions intérieures et extérieures, de nier la présence de troupes régulières libyennes au Tchad.

Ni au Tchad, ni en Libye, en tant qu’acteurs, nous n’avions eu à traiter avec des responsables d’une telle légion, et son nom n’a jamais été mentionné. Nos rapports militaires s’établissaient avec l’Etat-major général à Tripoli et avec le commandement de la région militaire du Sud (Sebha).

Mais alors d’où vient la confusion ?  

A la conférence de l’OCI tenue en Mai 1979, à Fez, au cours de la discussion sur Jérusalem, le ministre libyen, proposa aux pays membres la mise sur pied d’une « Légion islamique internationale » (à l’exemple des brigades internationales en Espagne), pour les libérer les territoires palestiniens. Cette proposition, revint plusieurs fois dans les discours de Kadhafi, en même temps que la nécessité d’un « commandement arabe unifié » pour réaliser la libération et l’unification de la nation arabe. On sait que récemment, ils avaient tenté d’entraîner ses pairs africains dans son projet d’une armée panafricaine.

Une autre source de confusion : au nom de l’ « unité sacré » panarabe, panislamique ou panafricaine, l’armée libyenne a toujours eu comme principe de recruter des étrangers de diverses nationalités. Certains avaient été faits prisonniers et avaient été exhibés comme preuve de l’existence de cette « Légion islamique ».Pour ce qui est du Tchad, certains groupes des pays voisins ont été introduits dans les bagages de l’armée libyenne pour leur permettre d’acquérir de l’expérience et plus tard, y installer des bases arrière. Ainsi, nous avons eu à accueillir, des combattants centrafricains dirigés par le bras droit de Patassé, feu le Dr Idi Lala, soudanais du Front populaire dirigé par le professeur Abdallah Zakarya, (réconcilié depuis avec Khartoum où il est conseiller du Président Al Béchir) et, de façon très furtive, nigériens (Touaregs, Arabes, Toubous).

Les années 70/80 avaient vu la conjonction de deux évènements apparemment éloignés : 1) Les sécheresses à répétition dans la zone sahélienne obligeant beaucoup de sahéliens à émigrer.  Les troupes du Frolinat qui opéraient dans le Tibesti, s’étaient trouvées au milieu d’une population menacée par la famine et donc incapable de soutenir les combattants ; 2) la guerre israélo-arabe d’octobre 73 qui amena le roi Fayçal à utiliser l’arme du pétrole pour limiter la faiblesse diplomatique du monde arabe ; résultat : la Libye avec 3 millions d’habitants se trouva brutalement le pays le plus riche d’Afrique, au milieu de pays sahéliens victimes de la famine. D’où le rêve de construire un grand dessein suprarégional, à la hauteur de l’énorme flux de pétrodollars…pardon…à la hauteur du génie universel du Frère Guide de la Révolution.

Dès 1973, la Libye offrit au Frolinat (la fraction Habré/Goukouni dite CCFAN : Conseil de Commandement des Forces Armées du Nord) d’installer une équipe « «humanitaire » à Aozou ; le dénuement de la population et des combattants amena les dirigeants à accepter. Cette équipe fur « renforcée » par un poste de police, puis un détachement militaire ; les cartes de rationnement distibuées à la population se transformèrent en cartes d’identité libyenne, etc. finalement le drapeau libyen fut hissé. Habré finit par rompre, en 1976, et se tourna vers le Soudan, l’Egypte et les pays pro-occidentaux. Après  bien de péripéties internes et externes, on passa d’une lutte mouvement révolutionnaire/pouvoir central, à un conflit Est/Ouest, mettant aux prises les anciens compagnons du Frolinat. En 1978, la plupart des fractions du Frolinat furent réunifiées sous la présidence de Goukouni. La ville de Faya et toute la région Nord furent conquises, grâce à une aide libyenne de plus massive. A la bataille pour la prise de Faya (janvier/février 1978), le soutien libyen, à part le matériel, se limita à quelques spécialistes de missiles anti-aériens SAM et lance-roquettes multiples (« orgues de Staline). Progressivement les aéroports (Faya, Fada) passèrent sous leur contrôle, pour « coordonner » l’acheminement du matériel et « l’évacuation les blessés », puis vinrent des troupes terrestres afin de « contrer la présence française aux côtés des forces Habré »

Dans la première phase, l’aide libyenne était assurée par la région militaire Sud (Sebha), la plupart du temps dirigée par le colonel Massaoud Abdalhafiz, mais quand les forces sur place prirent de l’importance, un Etat-major libyen fut installé sur place au Tchad. Pendant l’intervention dans la guerre de 1980, le commandement était assuré par le Colonel Radouane Saleh. A partir de 1983, quand le GUNT se replia au Nord, le Corps expéditionnaire libyen était souvent dirigea par le colonel Rifi Ali Charif. Le dernier commandant en fut le colonel Khalifa Haftar, capturé par les forces de Habré au cours de la bataille d’Ouadi-Doum, retourné par la CIA pour diriger l’aile militaire de l’opposition à Kadhafi.

L’armée libyenne avait tenté une percée au Soudan, sous le régime de Sadig Al-Mahdi (1986-1989). Sous le couvert de la coopération agricole, un projet de développement fut initié dans le Nord-Darfour (projet dit de « Sag-al-Na’am). Un élément de protection libyen était sensé  assurer la sécurité des convois entre Koufra et le Darfour, mais en réalité, sous ce couvert, une véritable base fut créée à Sag-al-Na’am. Le Chef de ce projet se trouvait être le colonel Hassan al-Kasseh, par ailleurs commandant de unités spéciales sahariennes (Djahfal-al-Sahara). Ce projet servi de poste de ravitaillement pour certains groupes tchadiens qui partaient de la Libye vers le sud-est du pays, en transitant par le Darfour (vieille tradition), notamment le groupe de feu Haroun Gody, un ancien ministre de Habré qui entra en dissidence constitua une force en Libye et tenta sans succès d’installer une base à la frontière soudano-tchadienne. Le projet Sag-al-naam fut présenté parfois comme étant une base de la « légion islamique » et le colonel Al Kasseh, commandant de cette légion. (fin)

2 réponses à “« Tchad-Libye: la fausse légende de la légion islamique ».Article par Acheikh Ibn-Oumar, dans AFRIQUE-ASIE (N°65: avril 2011)

  1. Pingback: Décès du général Massoud Abdulhafid: l’encyclopédie de Kadhafi sur le Tchad | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

  2. Pingback: Libye, Daech hors de Syrte, débat TéléSud | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s