NIMROD ET SHU CAI AU PRINTEMPS DES POÈTES 2013 : IMPROBABLE RENCONTRE ENTRE UN ÉLÉPHANT AFRICAIN ET UN BUS « LONG PARCOURS » PEKINOIS

ShuCai-Nimrod

ShuCai et Nimrod au Printemps des Poètes, Paris, 10 mars 2013. (Copyright: Yedina-Blog)

LE POÈTE TCHADIEN, NIMROD, ET CHINOIS, SHU CAI, AU PRINTEMPS DES POÈTES, PARIS, MARS 2013 : IMPROBABLE RENCONTRE ENTRE UN ÉLÉPHANT AFRICAIN ET UN BUS « LONG PARCOURS » PÉKINOIS.

(Par Acheikh Ibn-Oumar sur https://yedina.wordpress.com/ )

A l’époque dite des « Royaumes combattants » en Chine (Ve-IIIe siècles av. J.-C.), le poète Qu Yuan se serait jeté dans une rivière, parce que le roi de Chu auprès duquel il était ministre mettait en doute son patriotisme. La population, qui le tenait en grande admiration,  aurait déversé du riz dans la rivière afin d’empêcher les poissons de manger son corps. Ce serait  là l’origine d’une des grandes fêtes chinoises : le festival du bateau-dragon.

Dans la péninsule arabique, à l’époque pré-islamique (La Jâhilîya),  se tenait tous les ans à la foire d’Okaz, un concours entre les grands poètes. Les gagnants voyaient leurs poèmes calligraphiés en lettres d’or et accrochés sur la Kaaba (d’où le terme de «  Mu’allaqāt»= -poèmes suspendus), et devenaient des véritables héros au sein de leur tribu, qui gagnait ainsi un prestige très envié. Des vers perçus comme portant des allusions infamantes déclenchaient parfois de sanglantes empoignades inter-claniques.

Dans toutes les civilisations, il fut une époque où la poésie occupait une place importante, cruciale, dramatique parfois, dans la société.
Plus près de nous, nous savons quel  fut le rôle fondateur du mouvement littéraire de la Négritude, dans la prise de conscience des peuples afro-caribéens, qui avait débouché sur la revendication indépendantiste.

Tout autre est aujourd’hui la réalité de la poésie.

(Voir les autres articles de la catégorie "Littérature-Culture" de ce blog :https://yedina.wordpress.com/category/litterature-culture/ )

Les poètes  sont devenus des ombres furtives et à peine perceptibles, considérés par le public comme de  bizarres survivances d’un monde révolu, un peu comme ces images rémanentes qui s’attardent quelques instants sur la rétine alors que l’objet source a disparu.

C’est donc sans surprise que, parti pour assister à la prestation de mon compatriote Nimrod, dans le cadre du « Printemps des poètes », je me suis retrouvé dans la petite galerie-librairie des éditions « Caractères » à Paris, en compagnie d’une petite vingtaine d’aficionados.
Nous nous tenions debout, serrés dans un espace étroit. Attention au moindre mouvement qui pouvait envoyer un coude dans les côtes de la voisine, faire tomber un livre, déséquilibrer un tableau, ou plus prosaïquement renverser le thé des verres en plastique : confidentialité, inconfort, précarité, exiguïté… une éloquente métaphore du statut de parent pauvre qu’est celui de la poésie dans le monde du « book-business » de notre temps.

Le hasard de la programmation a voulu que se produisît en même temps un poète chinois de la « nouvelle génération », du nom de Shu Cai (ou Chen Shucai).

Nimrod a lu une page de son recueil « Les éléphants » et Shu Cai son poème « Voyage ».

« Les éléphants » est un livre d’artiste avec des reproductions des œuvres du peintre Décebel.

Alors que l’extrait lu par Nimrod nous emportait dans la brousse africaine (en fait un point de départ pour parler du monde), celui lu par Shu Cai est une scénette relatant une partie du parcours du bus qui relie un bled de campagne à Pékin.

La marque de vrais créateurs, c’est ce don indicible qu’ils ont, de nous arracher de notre monde, pour nous plonger, le temps d’un poème, d’un roman, d’une composition musicale ou picturale… dans un autre monde, plus vaste, plus dense, plus riche et aussi plus …vrai, créé par eux.

Nous étions dans la brousse africaine, sommés par l’art du poète, de prendre toute la mesure de la présence multiple, presque cosmique, de l’éléphant ; puis sans transition, nous voilà dans un bus bondé traversant la campagne chinoise.

Le transfert que nous avions vécu en cette occasion, se révéla un phénomène double. D’abord le premier transfert, attendu celui-là, qui nous entraîne dans le monde voulu par le poète. La puissance d’expression du poète qui nous projette, au fil du déroulement des mots, dans l’univers amplifié par l’éléphant, ou la campagne pékinoise traversée par un « bus long parcours ».
Puis, un deuxième transfert, inattendu, provoqué par la simultanéité même de ces deux transferts : la petite salle de la rue de l’Arbalète, en cette après-midi d’hiver, se dissolvant dans un paysage hybride, mélange de savane africaine et de campagne péri-pékinoise, où un bus rural chinois et un éléphant africain se trouvèrent face à face, ou côte à côte, comme on voudra, dans une étonnante proximité/complicité.

Au départ, c’était une  simple question de timing: nous n’étions pas revenus de cette immersion dans un premier «  hors-espace et hors-temps », que nous glissions déjà vers la seconde. Un rêve dans le rêve en quelque sorte. Mais, à l’arrivée, la juxtaposition des deux performances poétiques, donna naissance à une sorte de performance d’un « troisième type ».

La rencontre était improbable à plus d’un titre, car il ne semblait y avoir de place que pour des oppositions, des contrastes à tout le moins.

Contraste, opposition des cadres : L’éléphant de Nimrod est un  « Prince des ermites, docte animal/Qui dispense son savoir au gré des errances/Entre forêts et savanes/Le long des baobabs au creux des chardons. Et pour Shu Cai, sous un « soleil (qui) lave aussi les dents du fil des crêtes des monts qui s’éveillent….le bus long parcours/ bringuebale et bringuebale/ lâchant derrière lui un sillon de fumée noire… »

Contraste des styles surtout.
La poésie de Nimrod est un univers de symboles presque mystiques, d’une réappropriation de tout le fonds culturel humain, servie par un vocabulaire somptueux, des fulgurances métaphoriques, et des rythmes amples et majestueux.
Shu Cai, quant à lui,  fait partie de la nouvelle génération de poètes chinois qui ont grandi dans la Chine post-maoïste, et qui avaient décidé de briser le carcan du formalisme classique qui a été toujours la norme depuis des siècles.
C’est cette génération qui a « fait » Tien An Men. La maturation de la révolte de nouveaux poètes chinois contre un académisme millénaire apporte un éclairage indispensable sur l’évolution sociopolitique de la Chine depuis les années 70. Chez Shu Cai, la phrase est courte, les mots sont simples, le propos est le plus souvent descriptif ou narratif.

Force de la nature ou engin mécanique, voilà les « objets » de ces oeuvres, révélés, par l’imagination des deux poètes, en « personnages »  qui, en suivant leur chemin propre, nous permettent en fin de compte, de redécouvrir notre propre monde d’hommes.
Quand Shu Cai dit :« nous…nous mettons en route cahin- caha…En chemin, il faudra prendre gentiment les voyageurs », et que Nimrod lui fait écho : « Ses pieds ont calmé la poussière, apaisé ma brûlure. La terre, en sagesse, Lui ordonne de nous être favorable. »,  c’est en réalité à la vie elle-même que l’un et l’autre adressent une discrète supplique, de nous « prendre  gentiment », de nous  « être favorable », à nous autres humains.

Si chez Nimrod, les cartes sont abattues d’entrée de jeu, du fait même du ton délibérément parabolique, on est même tenté de dire biblique, chez Shu Cai le masque ne tombe qu’à la fin ; le voyage dans ce » bus long parcours », c’est en fait le cours de l’existence elle-même : «la porte ouverte en grand/ jour et nuit est celle de la mort/ …/la mort ici-bas est porte de ce bus/infatigable faisant de chaque voyageur un arrêt/ Et ce bus/tu ne peux y monter qu’une fois/

Différence des environnements, des sources d’inspiration, des thèmes, des styles ; mais identité de l’émotion esthétique induite.
Rien d’étonnant, car depuis la nuit des temps, le poète nous délivre le même message : l’homme peut accéder à l’Invisible, à cet Essentiel Primordial que ne peuvent appréhender ni les Sens ni la Raison, et ce, par le simple agencement des mots.

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EXTRAITS :

ShuCai-1

Le poète chinois Shu Cai (Copyright Yedina-Blog)

SHU CAI : « VOYAGE »

Soleil, lave aussi les dents
du fil de crêtes des monts qui s’éveillent

Ce bus long parcours est un tas de tôle
teuf teuf teuf enfin le démarreur est actionné

Le chauffeur est maigre : un singe maigrichon
la contrôleuse, une jeune Pékinoise négligente

Nous quatre : le chauffeur ; la contrôleuse, les passagers
nous mettons en route cahin-caha

« En chemin, il faudra prendre gentiment des voyageurs »

A fond sur l’accélérateur, les pneus ne cessent de gémir
le bus entier vibre frénétiquement comme prêt à se disloquer

un paysan matinal mène son ,ulet
la charrette est chargée de briques, il avance à pas d’escargot

Les lieux-dits défilent
le soleil chauffe l’une de mes joues, une oreille

Les récoltes d’automne sont dorées. Les maïs
en nombre ont gagné les toits des maisons

Le bus long parcours bringuebale, et bringuebale
lâchant derrière lui un sillon de fumée noire

La porte ouverte en grand
est celle de la mort

La porte par où les pieds peuvent
entrer et sortir est celle de la maison

La mort, ici-bas est porte de ce bus
ingatigable faisant de chaque voyageur un arrêt

Et ce bus
tu ne peux y monter qu’une fois.

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(NB: A ma connaissance, son recueil « Solitaire » n’est pas encore traduite en français ; cependant ce pàème « Voyage » est dans la Revue littéraire mensuelle « Europe »  –Numéro novembre-décembre 2012, page 284)

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NIMROD : «  OR L’INFANTE DE SALAMANQUE… »
(CONSIDÉRATIONS INACTUELLES SUR L’ÉLÉPHANT)

(« L’éléphant est irréfutable » ALEXANDRE VIALATTE)

Nimrod-

Nimrod, 10 mars 2013, (Copyright Yedina-Blog)

I

Noli me tangere, telle est sa devise,

Et j’ai gardé la haute main sur la douceur.

Elle anime ses flancs. Cet œil qui me jauge

Est la sûre balance où peser mes pensées.

Ses pieds ont calmé la poussière, apaisé

Ma brûlure. La terre, en sagesse,

Lui ordonne de nous être favorable.

II

Sa bonté est confiante, sa patience, édifiante.

Pour faire le tour du monde, pour garder le Nord,

Navigateurs, protégez le divin astrolabe

Avec l’exquise étoffe de sa peau.

Vêtement des rois, asile des moines,

Ainsi habillons-nous l’orbe des planètes,

De la Croix-du-Sud à l’étoile du Berger.

III

Son front, sûrement, tient parole. Son teint

Séduit l’asphalte : il y a grand bonheur

À admirer la roche-mère qui nous a vu naître.

Un bonheur odorant, une chanson bien douce.

Qui l’éprouve est bouleversé, qui l’entend

Est pacifié. Ce sont sentiments que les monarques

Voudraient graver sur leur blason.

IV

Prince des ermites, docte animal qui dispense

Son savoir au gré des errances, entre forêt

Et savane, le long des baobabs, au creux des chardons.

La rose de ton œil humide, la science qui l’habite,

Fait reluire la poussière, l’écorce, les épines. Au fronton

Du vieux temple logicien, brille, insigne faveur,

La gloire toujours neuve des grands théologiens.

V

Et quand vient l’heure de la haute retraite,

Quand les princes d’Espagne s’avisent de Salamanque,

Délaissant boucaneries et passions ombrageuses,

Et t’adressent leurs dernières suppliques,

Tu leur conseilles de savoir distance garder.

Et s’ils veulent gagner l’estime des gisants,

Rien ne vaut la gloire des culs-terreux !

VI

La terre rumine, peut-être est-ce le ciel ?

Ensemble ils fondent une ténébreuse confiance.

Qu’ils ruminent donc et ne cessent point,

Puisque nous sommes des herbivores !

La trompe, comme une fontaine, élève

L’eau aussi bien que la poussière :

Elle nourrit une mienne douceur…

….
….

(Les éléphants, poèmes, éd. TranSignum, 2004, livre d’artiste avec le peintre Décebel. Le poème cité se trouve aussi dans le recueil « En saison« , aux éditions Obsidiane. )

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Notes :

Shu Cai (Chen SHUCAI ) :
Il est né en 1965 dans la province du Zhejiang. Diplômé du Département de français de l’Université des langues étrangères de Pékin, il a été diplomate à l’Ambassade de Chine au Sénégal. Il est aujourd’hui chercheur à l’Académie en Sciences sociales de Chine à Pékin.

Ses ouvres : Solitaire, Guet; traductions : Choix de poèmes :Pierre Reverdy, Choix de poèmes : René Char et Choix de poèmes : Yves Bonnefoy.
Lien: Interview (en anglais) de Shu Cai sur Radio Chine International:
http://english.cri.cn/4406/2008/01/15/1122@314499.htm

Nimrod :
De son vrai nom Nimrod Djanrang BENA, NIMROD est né en 1959 au Tchad. Poète, romancier et essayiste. Il vit à Amiens. De 1997-1999, il est rédacteur en chef de la revue Aleph, beth (art, philosophie, littérature). En 2003, fonde, à la demande de son éditeur et ami, François Boddaert, la revue de littérature francophone, Ago-tem, aux éditions Obsidiane.

Voir  details en suivant les liens :
 http://pierresel.typepad.fr/la-pierre-et-le-sel/2012/05/nimrod-un-retour-au-pays-natal.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Nimrod_(%C3%A9crivain)
http://www.franceculture.fr/personne-nimrod-bena-djangrang.html

Le printemps des poètes : « Le Printemps des Poètes est une manifestation francophone créée en 1999, se déroulant en France et au Québec. Elle incite le plus grand nombre à célébrer la poésie, quelle que soit sa forme d’expression sur tout le territoire, à l’image de laFête de la Musique créée en 1982. » (cf : http://fr.wikipedia.org/wiki/Printemps_des_Po%C3%A8tes )

Une réponse à “NIMROD ET SHU CAI AU PRINTEMPS DES POÈTES 2013 : IMPROBABLE RENCONTRE ENTRE UN ÉLÉPHANT AFRICAIN ET UN BUS « LONG PARCOURS » PEKINOIS

  1. Reconcontre de deux monuments
    Deux océans, paquebots brisent houle
    Magistrales, ces poésies de deux poètes
    Du Tchad jusqu’en Chine, pas après pas

    II

    Des mots bruts, brasero bouillant
    Torrents de vocabulaires envahissants
    Noyade après naufrages
    Péril d’incendie des mots pyromanes

    III

    Nimrod, patriarche et porte-flamme
    Mille fois poétique, thérianthrope
    Toumaï aux vers millionnaires
    Éléphant qui caresse la Chine

    IV

    Et l’autre, Shu Cai, dragon du verbe
    Poulie du fleuve Lanchei aux trois gorges
    Muraille de Chine, long anaconda
    Tout y est gigantisme, mastodonte

    V

    Acheikh, omniprésent, bien vu!
    Regard perdu dans l’horizon
    De la culture, sienne et immense.
    De la politique à la poésie, non stop

    VI

    Quelle classe, quels oiseaux rares
    Ils pépient et nous éructent grenier
    Entier des rimes et vers au quintuple
    Les avoir côtoyés, suprême veine

    VII

    Bus kilométrique, éléphant ivre
    Desert de Gobi qui flirt sable de tibesti
    Aux portillons exigus de Pari
    Sous le regard épieux d’Ibn-Oumar

    « grand merci pour les trois personnalités »
    Dr Djiddi Ali Sougoudi

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