BIEN AVANT L’ACCORD SUR LE NUCLÉAIRE : L’AUTRE « SUPRISE STRATÉGIQUE » IRANIENNE ET LA LEÇON POUR L’AFRIQUE (par Acheikh Ibn-Oumar, 28/11/2013)

Photo par Augusta Conchiglia, dans les locaux d'Afrique-Asie, Paris, déc. 2010

Photo par Augusta Conchiglia, dans les locaux d’Afrique-Asie, Paris, déc. 2010

Le récent accord sur le nucléaire iranien est perçu comme une « surprise stratégique » très agréable dans le monde entier, à part le gouvernement israélien (ouvertement hostile), et saoudien (timidement approbateur).

Le nucléaire, surtout dans ses implications militaires, est un sujet de préoccupation voire d’angoisse pour l’humanité entière, et le satisfecit des diplomates du Groupe des « 5+1 » (les 5 membres permanents du Conseil de Sécurité, plus l’Allemagne) et autres, ainsi que les éloges des commentateurs et analystes, sont tout à fait compréhensibles. Quoique certains soient allés un peu vite en besogne, envisageant un retournement historique de la politique américaine, à savoir : le remplacement de l’alliance fondatrice avec l’Arabie saoudite par une nouvelle alliance avec l’Iran.

L’Afrique est comme d’habitude cantonnée dans son rôle de spectateur passif, comme pour toutes les grandes choses de ce monde, y compris celles qui concernent directement nos peuples.

Pourtant, nos économies ont toujours subi directement les effets des fluctuations des tensions au Moyen-Orient, par le biais d’une baisse ou d’une hausse subséquente des cours mondiaux du pétrole. Sans compter les empiétements sur notre continent, considéré comme un champ de manœuvre par les frères ennemis de cette région, dans le but de prendre leurs adversaires à revers, sur les plans géostratégique, diplomatique, économique et idéologique.

Un accord d’importance toute relative.

Je suis de l’avis de ceux qui pensent qu’on donne à cet accord une importance disproportionnée.

Avant tout, cet accord est  un premier pas, qui doit être suivi d’autres, avant d’arriver à un accord final. Les reculs, les blocages, les remises en cause, les conflits d’interprétation…sont à prévoir. On a vu l’accord sur le démantèlement de l’arsenal chimique du régime syrien, chaudement applaudi, qui n’a eu aucun effet sur l’effroyable guerre civile et son cortège de massacres des civils du fait des bombardements aveugles de l’aviation et l’artillerie gouvernementales aussi bien que de la furie meurtrière des barbares jihadistes.

Et tout le monde a en tête les fameux accords d’Oslo, entre Israéliens et Palestiniens, officialisés en  septembre 1993, après de longues tractations sécrètes, et qui vingt ans après, sont enlisés dans un piège circulaire de « négociations préparatoires sur les conditions pour reprendre les négociations préparatoires », l’implantation illégale de colonies continuant sans relâche. Ce qui donne un certain sel aux mises en garde israéliennes contre un Iran, qui ferait « semblant de chercher un règlement, juste pour gagner du temps et mettre le monde devant des faits accomplis »

Le futur accord définitif sur le nucléaire iranien est loin d’être acquis, et même s’il devait l’être, on est en droit de se demander si un tel accord définitif va favoriser un règlement des grandes crises de la région, dans lesquelles l’Iran est directement impliqué, à savoir :
– la crise syrienne évidemment, mais aussi:
– les débordements du Hezbollah au Liban et en Syrie,
– l’instabilité sanglante en Irak et en Afghanistan,
– L’antagonisme shiites-sunnites, illustré par la rivalité géopolitique entre l’Iran et les pays du Golfe menés par l’Arabie saoudite,
– le calme précaire au Bahreïn et, last but not least,
– le conflit israélo-palestinien, qui est, on ne le dira jamais assez, la principale source des tensions dans la région, depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

La vraie surprise stratégique iranienne : « L’Été iranien » ; et l’enseignement pour l’Afrique

S’il faut se garder donc d’un enthousiasme hâtif sur cette « surprise » iranienne, je pense, par contre, qu’on devrait s’enthousiasmer beaucoup plus sur un autre retournement politique, qui est la vraie et très bonne « surprise stratégique iranienne », à savoir les dernières élections présidentielles qui ont vu le remplacement de Mahmoud Ahamadinejad par Hassan Rohani. Non pas tellement par le fait que ce dernier est plus modéré que son prédécesseur, mais surtout par l’importance du processus politique d’ensemble, l’exemplarité du soulèvement populaire en Iran, et l’enseignement que nos peuples africains peuvent en tirer.

On a tendance à l’oublier, l’Iran avait connu un soulèvement populaire démocratique, deux ans avant le début du Printemps arabe, en Tunisie.

Iran-Educationalservice.net

Iran-DailyMail La jeune martyre Nada Soltani- Source: educationalservice.net

La contestation des résultats des élections de juin 2009 avait provoqué un raz-de-marée de manifestations rassemblant des millions d’Iraniens, à Téhéran et dans tout le pays. La répression fit des morts, symbolisée par le martyre de la jeune Neda Agha Soltan, fortement relayé par les grands médias internationaux. De l’avis des observateurs, ce fut le plus grand soulèvement depuis la révolution islamique de 1979.

Ce mouvement de masse avait aussi été le précurseur quant à l’utilisation des nouveaux médias (Facebook, Smartphones, etc.) pour la coordination des actions et la circulation extérieure des informations, en contournant la censure du régime de Téhéran.

On est tenté de dire que cet « Été iranien » fut l’original et le « Printemps arabe » la copie.

Sauf que les révoltes arabes ont fini par décevoir, pour plusieurs raisons : la domination des courants islamistes à travers les élections en Tunisie et en Egypte, l’anarchie des milices tribales en Libye, la continuation du régime de « Saleh sans Saleh » au Yémen, la faiblesse, l’incohérence et la dispersion des courants démocratiques, les intrusions manipulatrices des puissances « amies », et surtout l’engloutissement de tout le pays dans un maelstrom de sang en Syrie.

Le soulèvement populaire de juin 2009 en Iran a évité tous ces scénarios-catastrophes.

Malgré l’obscurantisme du gouvernement Ahamadinejad et l’ampleur de la répression, les démocrates iraniens ont concentré  leurs revendications vers un seul point focal : l’organisation d’élections libres et transparentes, dans le cadre des institutions étatiques en place. Le slogan « where is my vote? » résonna comme un coup de tonnerre à travers le pays, et dans le monde entier.

Le mouvement populaire iranien a su éviter le piège de la militarisation de la révolte, et de l’appel au secours en direction des puissances étrangères, malgré la férocité de la répression.

Résultat, au bout de ces sacrifices, et de quatre années de patience, et sans céder aux manœuvres de récupération et d’intimidation, la masse révoltée a pu imposer un scrutin présidentiel sans fraudes, ni tripatouillages. Le dénouement est connu : l’arrivée au pouvoir d’un président modéré, rompant avec la vision dogmatique et répressive d’Ahamadinejad, sans pour autant bouleverser totalement les institutions en place.

Car évidemment, nous sommes toujours dans le cadre constitutionnel de la république islamique, et les organisations militaires et idéologiques khomeynistes non pas été démantelées. C’est qu’il s’agit d’un changement réformiste et non d’un basculement révolutionnaire.

Imaginons que dès les premiers signes de soulèvement dans leur pays, Kadhafi, Ben Ali, Moubarak, et Assad, aient amorcé un processus crédible pour des élections vraiment libres et transparentes qu’ils se seraient préparés à perdre sans complexe, ou auxquelles ils ne seraient pas présentés, d’une part , et que d’autre part, les nouveaux présidents élus aient adopté une politique de réforme du système existant plutôt qu’une destruction totale des institutions, accompagnée d’une volonté de réconciliation nationale. Sans doute le purisme révolutionnaire aurait perdu de son charme, mais combien de vies humaines auraient été épargnées, de reculs économiques et sociaux évités, d’immixtions étrangères court-circuitées, et de déchirements internes confessionnels, ethniques ou idéologiques désamorcés ! Et que de temps gagné dans la restauration des appareils militaires et sécuritaires, la relance de l’économie et la réparation du tissu social !

A la lumière de tout cela, je pense que s’il est tout à fait pertinent de s’inspirer du Printemps arabe, dans sa démonstration de la capacité des citoyens ordinaires à bousculer des pouvoirs autocratiques, on doit accorder une importance au moins égale au processus démocratique en Iran, cet « Été iranien », qui a réussi à allier mobilisation populaire massive, héroïsme face à la répression, légalisme, préservation des institutions de l’État, immunité par rapport aux  tentations faciles du « soutien international » et de la militarisation de la lutte.

Je donnais l’exemple de gouvernants arabes qui n’ont pas su faire rapidement les révisions fondamentales pour éviter le pire, mais nombre d’Africains, ont dû penser à François Bozizé, Omar El Béchir, Idriss Déby-Itno, Paul Biya, Robert Mugabé, et aux autres chefs d’État indéfiniment accrochés au pouvoir qui ont fait ou qui font courir les mêmes risques à leurs pays respectifs.

La leçon pour ces pouvoirs africains monolithiques est qu’ils peuvent éviter des ruptures violentes les exposant eux-mêmes, leurs familles et leurs partisans à un retour de la manivelle de la vengeance, sans compter les dégâts pour l’ensemble du pays qui mettront de longues années à se résorber.

Les forces démocratiques africaines  ont aussi une leçon à prendre, à savoir : un réformisme bien mené, enraciné dans les masses populaires, peut donner des résultats bénéfiques, à un moindre coût, en termes de destructions humaines et matérielles. C’est une voie qui est loin d’être aisée vu la disproportion du rapport des forces entre le pouvoir et les oppositions ; les partis présidentiels n’ayant aucune gêne morale à détourner les moyens financiers et les outils sécuritaires et administratifs de l’État afin de diviser, récupérer ou écraser les partis rivaux.

Cependant, l’Afrique ne peut rester indéfiniment à la traîne de l’humanité, prisonnière d’un cercle vicieux où le régime en place dit : « après moi le déluge » , où certains opposants : « détruisons le pays, si c’est le prix pour détruire le pouvoir », et d’autres ; »le pouvoir est trop puissant, il vaut mieux nous soumettre ».

L’alternance pacifique au pouvoir, il faut le répéter encore et encore, est la clé pour sortir de ce cycle infernal. En ce sens, la vraie surprise stratégique iranienne, ce n’est pas l’avancée sur le nucléaire, mais le soulèvement populaire de juin 2009, cet précoce « Été iranien » qui a réussi à arracher l’alternance pacifique.  (Publié sur yedinat.net, le blog personnel d’Acheikh Ibn-Oumar, le 28/11/2013)

Une réponse à “BIEN AVANT L’ACCORD SUR LE NUCLÉAIRE : L’AUTRE « SUPRISE STRATÉGIQUE » IRANIENNE ET LA LEÇON POUR L’AFRIQUE (par Acheikh Ibn-Oumar, 28/11/2013)

  1. Un bon article. Mais l’Iran n’est pas l’Afrique, l’aspect historique et l’influence geopolitico-strategique et son poids économique dans la région sont oublié.
    Malgré les tractations et les harcèlements médiatique de l’occident envers l’Etat islamique sont beaucoup plus pour détourner l’opinion publique occidentale des erreurs et dérives de la politique étrangère américaine et européenne en Moyen Orient pour le seul but le petrole en attisant les conflits.
    N’en déplaise au royaume salafiste malgré son or noir, l’Iran c’est imposée économiquement, militairement et politiquement dans la région.
    Ainsi elle est devenu incontournable pour l’équilibre politique dans ce parti troublé du globe.
    Comme l’exemple Syrien, ils est beaucoup plus dans l’intérêt de l’occident de voir ces régimes au périls de leurs calcule stratégique et de leurs vision démocratique que la menace réelle qui pèsera sur Israël d’un coté et sur les intérêts économiques (Gaz et Pétrole) des Etats-Unies et leurs alliés.
    La destinée de l’État d’Israël dépend de la survie et de la continuité des  »’idéologies khomeynistes » face à la monté des groupes djihadistes devenus de plus en plus agiter et contrôlable.
    Le programme nucléaire Iranien enracina l’idéologie Khomeynistes et la propulsa dans la cour des grands au moment ou l’Afrique peine à frayer son chemin en dehors du système occidental et ou oriental qui plus que jamais doivent être révolu.
    L’autre aspect très important est le soutien du  »bloc anti-occident » (la Russie, la Chine, la Corée du Nord….) à l’Iran qui ne manqueront d’entrer en jeu.
    En toute état de cause, l’Afrique doit s’inspirer de son propre histoire, de l’histoire de l’humanité et puis des parcours de toute les nations pour frayer son propre chemin et sortir de ce pétrin. Le but aujourd’hui serait de Vibrer les consciences

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