6ème anniversaire de l’assassinat d’Ibni : la littérature s’invite au marathon

6ème anniversaire de l’assassinat d’Ibni : la littérature s’invite au marathon pour la quête de la vérité, (billet publié par Acheikh Ibn-Oumar le 02/02/2014, sur https://yedina.net/)

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(Ibni Oumar Mahamat Saleh, « Ibni », dirigeant du PLD –Parti pour les Libertés et le Développement, coordonnateur de la CPDC- coalition de l’opposition tchadienne, professeur de mathématiques, Enlevé par les agents du général-président Idriss Déby Itno, le 03 février 2008)

La flamme olympique.
Les coureurs se passant le relais sur les routes d’une humanité qui retrouve ainsi sa fondamentale unité.
Fragilité, ténacité,  persévérance, jusqu’au grandiose feu d’artifice final.
C’est cette image du marathon des porteurs de la flamme olympique qui me vient spontanément à l’esprit, en cette funeste journée anniversaire de l’enlèvement d’Ibni par les très mal nommées « forces de défense et de sécurité » du général Idriss Déby Itno.

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Thomas Dietrich, Hicham Ibni Oumar, Chantal Portillo – Copyright: yedina.net

La quête de la vérité sur les circonstances exactes, les responsabilités -tchadiennes ET françaises, et les complicités, dans la liquidation du professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh, est une course longue et difficile, qui mobilise une chaîne grandissante  de femmes et d’hommes de tous horizons. 

Mais chacun, militant des droits de l’homme, responsable politique, journaliste, ami, parent, compagnon de lutte etc. a un rôle pour faire avancer la flamme, ne serait-ce que de quelques mètres.

C’est ce qu’ont rappelé les animateurs de la journée commémorative, tenue le samedi 1er février, à Orléans, à l’initiative d’Amnesty International, du Comité de soutien à Ibni,  du Comité pour le Prix Ibni, de l’ACAT (Association des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture), et du sénateur Jean-Pierre Sueur ; ainsi que la famille représentée par  Hicham Ibni Oumar et Mohamed Saleh Ibni Oumar.
Les uns et les autres ont présenté l’état des démarches politiques, associatives et judiciaires pour faire avancer le dossier, ainsi que les nouvelles pistes pour renforcer cette longue , éprouvante et exaltante quête de la vérité sur la disparition d’Ibni. Je renvoie le lecteur au compte-rendu, en écrit et en images, de cette journée qui sera publié très prochainement par les organisateurs.

Mon propos ici est de parler de l’irruption d’un « nouveau venu » dans cette chaîne marathonienne des porteurs de la flamme de la vérité, en cette journée du 6ème anniversaire : la littérature.

L’écrivain et essayiste Chantal Portillo et le jeune romancier Thomas Dietrich, ont fait une contribution aussi inattendue que remarquable à cette journée commémorative. Donnant ainsi une nouvelle preuve que dans la lutte pour la liberté, la vérité et la dignité, la création littéraire et artistique a un rôle irremplaçable à jouer. J’ai ajouté « artistique », en pensant à la chanson-hommage que  vient de composer notre compatriote Kaar Kass Sonn, pour cette même occasion du 6ème anniversaire, sous la forme d’une lettre adressée au président tchadien (voir lien ci-dessous).

Chantal Portillo, amie personnelle de la famille, vient de publier un livre témoignage intitulé : « Que vaut  la vie d’un homme ? » (Editions La passe du vent ; voir lien ci-dessous), dont la sortie coïncide symboliquement avec la commémoration du 6ème anniversaire de l’assassinat d’Ibni.

Suivant un autre chemin que la restitution historique faite par le vieux compagnon de lutte Guy Labertit (« Ibni, une vie politique assassinée au Tchad », Editons Le Gri-Gri; voir lien ci-dessous), Chantal Portillo a produit un récit, en forme de dialogue, je dirais philosophico-poétique, entre l’auteur et Ibni.

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Sénateur Jean-Pierre sueur- Copyright : yedina.net

Le livre est à la fois un récit et un long poème, une pure œuvre d’art.
Comment en faire le résumé ?
Comment résumer un poème, une fresque murale ou une symphonie ?
Le fil de l’ouvrage est un va-et-vient permanent et toujours surprenant,  toujours émouvant, d’une émotion aux couleurs sans cesse renouvelées, entre des fragments de la vie, les idées et le combat d’Ibni, les rencontres amicales et les sentiments et les interrogations de l’auteur.
Ce livre est aussi une longue lettre à Ibni.
Après la disparition d’un être cher, plus que la tristesse et la douleur, c’est le regret et l’insoutenable frustration qui envahissent notre intérieur.

Les mots qu’on aurait voulu dire mais qu’on avait différés, les choses qu’on voulait faire avec le disparu, toutes ces paroles, ces gestes, ces émotions, ces éclats de rire, qui étaient déjà conçus au fond de nous, en se disant avec certitude « ce sera pour la prochaine retrouvaille », et qui deviennent brutalement des fœtus avortés par l’accès de furie d’un dictateur enivré par son pouvoir de nuisance. Et l’on se dit « si j’avais su que je ne le reverrais plus… ». 

C’est cela, la trame qui court tout au long de ce récit de Chantal Portillo.
L’écriture comme un dernier signe du noyé adressé aux compagnons restés sur le rivage.
Mais, ne nous y trompons pas, quand les êtres chers meurent, les rôles sont inversés. Le noyé, c’est moi, le prétendu survivant; et le rescapé sur la rive, c’est lui, le martyr.
Si elle voulait nous « bluffer », Chantal Portillo a perdu son pari. Nous ne sommes pas dupes. Nous savons depuis la nuit des temps, que quand le poète parle du malheur qui s’abat sur un autre, en réalité, c’est de lui-même qu’il parle, de son propre malheur, de son désarroi.
Et effectivement, plus d’une fois, le masque tombe ; et se révèle l’âme écorchée non pas d’un écrivain ou d’un essayiste, mais d’une fille de la terre de France, qui s’est découverte  à l’Afrique et à l’humanité, à travers la rencontre avec un fils de la terre tchadienne:
« Comment peut-on supporter l’insupportable ? Comment peut-on continuer à vivre ? Où est-il ? Deux témoins…l’auraient vu…ensanglanté, couché dans la cour du palais présidentiel. Immobile. … Immobile, Ibni. Nous ne savons rien de plus. Disparu de cette terre où il est né. Disparu de cette terre immémoriale. Où était cette main qu’il tendait ? Et tous ceux qui le croisaient ne pouvaient que comprendre combien elle était ferme, combien elle était généreuse. Où est ce regard surgi de la terre d’Afrique et qu’il posait ainsi sur son pays, ses amis ? … Ne le reverrons-nous plus jamais ? Où est ce cœur si grand que de le rencontrer l’amitié naissait ? … Et nous avons beau crier : Nous t’attendons, nous espérons en toi. Rentre Ibni, rentre …Tu as tant parcouru le monde, Ibni. Ne te laisse pas disparaître, quelque chose en nous de vital disparait aussi. » (fin de citation)

Le second visage de cette belle intrusion de la littérature dans la chaîne de la mobilisation pour l’hommage et la vérité, est Thomas Dietrich. Thomas est un étudiant à Sciences Po Paris, qui vient de publier, à vingt-trois ans, son premier roman : « Là où la terre est rouge » (Editions Albin Michel; voir lien ci-dessous).
Le  cadre du scénario un pays africain imaginaire, mais on y reconnait facilement la Centrafrique. L’auteur  a une origine, et « une apparence épidermique » (sic) française , mais socialement et spirituellement, c’est un Africain. La Centrafrique, la Guinée-Bissau et le Tchad, ce sont les pays de son enfance, de ses beaux-parents et de ses amis.
Le héros de son roman est un jeune Français qui prétend avoir fait des études à Sciences Po (tiens, tiens !), et que le hasard d’une rencontre à Paris avec un haut dignitaire militaire africain, projette dans les coulisses d’une de ces dictatures si typiques du Continent.
Le cadre géographique est facilement reconnaissable comme étant celui de la RCA, mais la situation décrite est un modèle qu’on retrouve au Tchad et dans d’autres pays : tyran mégalomane, courtisans cupides et sans scrupules, chefs de rebellions armées , etc.
Beaucoup d’Africains pourraient mettre des noms réels sur les protagonistes de ce roman, jusqu’au personnage principal, ce Français, Icare, « qui se voit propulsé conseiller politique d’un Etat africain, et qui est initié à l’art des élections truquées, des coups d’Etat réussis et des rébellions à mater, qui découvre en même temps l’amour et l’ivresse du pouvoir » (extrait du 4ème de couverture).

Mais en cette journée anniversaire, ce n’était pas tellement de son ouvrage que  parla Thomas Dietrich, mais de sa relation charnelle, vitale avec l’Afrique et avec le Tchad. (voir lien vers texte intégral de l’intervention ci-dessous)

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commémoration Ibni -orléans- Copyright :Abdelkerim Yacoub Koundougoumi

« Je n’avais pas rencontré personnellement Ibni, je ne le connais qu’à travers mon amitié avec Hicham et Mohamed Saleh, ses deux premiers enfants ; je n’ai pas beaucoup de légitimité pour parler de l’Afrique et du Tchad.  J’ai visité un peu le Tchad… » etc.
Ainsi, commencé comme un timide témoignage, voilà que son propos s’envole comme un aigle libéré de ses chaînes : de fil en aiguille, l’émotion de la découverte du pays, de la société, de la culture -et des luttes aussi- et le petit flot de paroles devient fleuve équatorial se fondant dans son embouchure océane, se déploie en un discours vaste, multiple, dense et, n’ayons pas peur des mots, envoûtant.
Par la magie du verbe de Thomas Dietrich, nous étions avec les ancêtres Sao, nous étions guerriers lancés contre les troupes coloniales derrière Doudmourrah le « Cavalier Noir », chasseurs dans les savanes du Moyen-Chari et chameliers dans l’Ennedi ; nous étions humbles citoyens écrasés par la dictature, la corruption et l’humiliation quotidienne, militants syndicalistes emprisonnés et combattants déversant leur sang pour irriguer l’arbre de la liberté.
Nous étions plongés dans le passé, le présent du Tchad.
Et la figure d’Ibni !
La figure d’Ibni, qui résume ce passé et ce présent, glorieux et douloureux à la fois.
Et qui parle de l’avenir. Qui est la clé pour l’avenir. A travers l’inspiration pour chacun d’entre nous dans son apport à la lutte pour la vérité et la dignité.
La conclusion nous paraissait presque inévitable avec ces vers de Victor Hugo :
Et si plusieurs s’en vont qui devraient demeurer.
Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même
Ils ne sont plus que cent, je brave encor Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là !

(Acheikh Ibn-Oumar, Orléans le 02 février 2014)

Liens de référence :
http://pldtchad.over-blog.com/
http://www.amnesty.fr/AI-en-action/Violences/Justice-internationale/Dossiers/Disparus-qu-est-devenu-le-Tchadien-Ibni-10447
http://www.tchadenligne.com/article-que-vaut-la-vie-d-un-homme-un-livre-de-chantal-portillo-sur-l-opposant-et-homme-de-paix-tchadien-118485106.html
http://www.tchadenligne.com/article-tchad-a-orleans-thomas-dietrich-appelle-les-tchadiens-a-s-unir-autour-du-reve-du-pr-ibni-122370984.html
http://www.albin-michel.fr/La-ou-la-terre-est-rouge-EAN=9782226254283
http://gangoueus.blogspot.fr/2014/01/thomas-dietrich-la-ou-la-terre-est-rouge.html
https://soundcloud.com/kaar-kaas-sonn/un-homme-nest-pas-une-aiguille ).
http://www.acatfrance.fr/
http://www.cimpa-icpam.org/spip.php?article453
http://www.legrigriinternational.com/article-presentation-de-ibni-une-vie-politique-assassinee-au-tchad-de-guy-labertit-par-johanne-favre-pmct-116585080.html

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   là où la terre est rouge

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5 réponses à “6ème anniversaire de l’assassinat d’Ibni : la littérature s’invite au marathon

  1. Bien cher Acheick, je suis émue, émerveillée par ton talent, fière de l’immense sensibilité qui se dégage de tes étincelantes remarques sur les livres évoqués! C’est un hommage à Ibni tout en finesse, avec toute la beauté de la poésie et toute la force d’une âme engagée dans un combat qui, n’en doute jamais, nous finirons, ensemble, par gagner. MRB

    • Chère MRB. Je ne suis nullement étonné, ni de ton émotion, ni de ton appréciation, ni de ton serment. Je n’oublie pas que toi aussi, tu as déjà « porté la flamme », plus souvent qu’à ton tour, d’ailleurs. Aussi,j’accepte tes compliments-et au diable, la modestie!- comme une récompense sincère et tout à fait méritée, et un bien utile soutien moral. Acheikh

  2. Tout Tchadien doit retenir qu’IBNI n’est pas mort pour rien. Comme le Christ cet grand homme a consenti le sacrifice suprême en donnant sa vie pour nous extirper des griffes de l’insoutenable dictature de M. Déby. C’est pourquoi ce combat contre ce régime funeste doit continuer..

  3. Quand je me retrouve devant la lecture triste de réalités de notre leader disparu,paix à son âme,prof Ibni Oumar Mahamat Saleh,mes larmes qui ne cessent d arrêter continuent toujours à couler,car tôt ou tard la justice sera faite Incha Allah au Tchad pour la dénonciation pertinente de l auteur et ses complices pour sa disparition.

  4. Pingback: Tchad, IBNI OUMAR, 9ème Commémoration, Samedi 04 février | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

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