Décès du général Massoud Abdulhafid: l’encyclopédie de Kadhafi sur le Tchad

Feu Général Massoud Abdulhafid (copyright : inconnu)

Le général Massoud Abdulhafid est décédé en exil au Caire, le 14 janvier 2015, après une longue lutte avec la maladie, à un âge avoisinant 80 ans. Il était plus connu au Tchad qu’en Libye même.
Comme beaucoup de Libyens, anciens responsables et simples citoyens, il s’était réfugié en Egypte. Depuis les années 70, Il était responsable de la région militaire du Sud (Fezzan ; chef-lieu: Sebha) et en charge du dossier militaire et sécuritaire avec le voisinage méridional de la Libye (Tchad, Niger, Soudan).
Malgré l’histoire à la fois très intime et très compliquée des relations entre notre deux pays, faites d’animosités, d’amertume, et de récriminations, je voudrais rendre hommage à l’être humain, tant ses qualités individuelles méritent d’être rappelées au moment où il vient de quitter le monde de l’apparence pour rejoindre le monde de la Vérité.
A l’éclatement de la récente crise libyenne, dans la foulée du « Printemps arabe » une anomalie pouvait être notée par ceux qui suivaient la situation. Toutes les grandes villes étaient à feu à sang, dans cette lutte apocalyptique entre les défenseurs du régime du défunt Kadhafi et les milices insurgées… toutes … sauf une : la grande métropole du Fezzan : Sebha.
Au début du soulèvement, les partisans du régime et les opposants fourbissaient leurs couteaux pour en découdre, à l’exemple de ce qui se passait partout ailleurs. Le général Massoud, rassembla les notables des différents clans et leur tint à peu près ce langage : « écoutez. Toute la Libye est en guerre. Ici même nous sommes politiquement divisés. Mais avant tout, nous sommes des parents et nous avons vécu ensemble depuis la nuit des temps. Je vous conseille de ne pas tomber dans cette guerre fratricide. De mon côté, je vous assure que les services qui sont sous mes ordres ne ferons pas la chasse aux opposants ; et je demande à ceux qui sympathisent avec l’insurrection de ne pas créer des troubles. Si le régime arrive à écraser le soulèvement, nous à Sebha et dans la région du Fezzan, continueront notre vie commune comme si de rien n’était. Si par contre, ce sont les insurgés qui l’emportent, je vous conseillerais de rallier unanimement les nouvelles autorités, dans le calme. »
Son conseil fut suivi, et Sebha resta calme jusqu’à la chute du régime Kadhafi. Malheureusement, après la chute de Kadhafi, cette sagesse n’a pas trouvé de relais durable chez les chefs de clans plus ou moins auto-proclamés ; des groupes armés se sont formés et s’acharnent à prendre le dessus les uns sur les autres. En tant que voisin, je ne peux que souhaiter un rapide retour à la paix pour ce pays frère où vivent des centaines de milliers de mes compatriotes, et dont dépend l’économie d’une grande partie du Tchad.
Au moment où la petite lueur venue de Genève apparaît au bout de ce long et douloureux tunnel de la guerre d’auto-extermination inter-libyenne, et où les chefs politiques affirment leur volonté à travailler pour un nouveau compromis national, je ne peux m’empêcher de penser que feu le général Massoud aurait joué un rôle positif pour combler ce fossé sanglant entre les tribus, les régions et les courants idéologiques. Cela n’aurait pas été facile, tant les nouvelles factions armées qui s’entretuent férocement sont toujours unies par une haine coriace contre tous ceux qui étaient proches du régime déchu. Mais avec ses qualités exceptionnelles de patience, d’écoute, et avec sa grande subtilité tactique, le général Massoud aurait trouvé, j’en suis sûr, les moyens pour semer la petite graine de raison qui finirait par grandir et grandir.
Ce comportement sage et très pragmatique était un trait essentiel du personnage.
Il était un des rares à n’avoir jamais versé dans l’arrogance, le pavlovisme idéologique, l’ethnocentrisme et la politique du tout-répressif, si caractéristiques des affidés du régime Kadhafi.
Il était d’un accès étonnamment facile. Son bureau, son domicile et sa chambre d’hôtel quand il était en déplacement, étaient toujours ouverts à tous ceux qui le sollicitaient : Libyens comme Tchadiens, responsables comme simples citoyens. Il cherchait toujours à créer un lien direct et humain avec ses interlocuteurs, n’hésitant à verser dans un humour de potache, quand les discussions politiques devenaient trop tendues. Il lui arrivait de se démarquer des choix négatifs du régime, tout en appliquant loyalement les directives, en grand professionnel. Il lui arrivait de dire : « voilà ce que je pense personnellement, mais la Qiyaada (le Commandement) n’a pas tenu compte de mon de point de vue ».
Il connaissait non seulement tous les hauts-responsables, cadres et officiers des mouvements tchadiens qui étaient en relation, à un moment ou à un autre avec la Libye, mais aussi un grand nombre de combattants de base et de personnages civils : notables traditionnels, commerçants, marabouts, etc. Finalement, nous l’appelions plus que par son surnom « Le Moustachu » (« Chanabou »).
Il avait aussi une connaissance rare des imbrications familiales et ethniques dans le Sud libyen et certaines régions du Tchad, du Niger et du Soudan. Cela lui permettait d’avoir toujours du tact et ne pas froisser involontairement les susceptibilités.
Très rapidement, il était devenu pour le Haut-commandement libyen et pour Kadhafi une véritable encyclopédie vivante pour tout ce qui concerne la vie sociale et politique dans cette sous-région, surtout le Tchad. Et d’après les indiscrétions, dans les réunions de la direction libyenne sur le dossier de notre pays, il défendait ardemment le point de vue de ses amis tchadiens ; à tel point que certains Libyens firent circuler le bruit que sa mère était une Toubou. Son mariage à un moment donné avec une nièce du président Goukouni amplifia la rumeur.

Je me souviens de notre première rencontre, début 1978. Je venais de débarquer des bancs universitaires en France pour rejoindre la lutte de Frolinat, auquel la Libye servait de base arrière. Il était alors lieutenant-colonel et j’étais dans la délégation de feu Mahamat Abba Seïd (chef du Frolinat-FPL dit Frolinat-1ère Armée). C’était pendant les préparatifs à la grande offensive du Frolinat de février 1978 qui vit la conquête de tout le BET (Borkou-Ennedi-Tibesti) par les maquisards et la réunification éphémère des différentes fractions sous l’égide des FAP (Forces Armées Populaires). Au moment de prendre congé, il nous donna une grande tape sur le dos à feu Brahim Youssouf (dit « Brahim Ben ») et moi-même et, se tournant vers Mahamat Abba et les autres, dit avec un large sourire : « rouddou balkoum min al-chabab hadol. Hayablaokoum. Koullouhoum marksiyine, wallahi !» (« Faites attention à ces jeunes-là ; ils vont vous avaler. Ce sont tous des marxistes, par Dieu ! »).
Sur le coup, je fus personnellement déstabilisé, mais je compris plus tard que c’était un clin d’œil qu’il fallait décrypter.
En fait, il voulait nous rendre service. Je m’explique. Bien que prônant une sorte de socialisme populiste, et grand ami du camp soviétique, le régime Kadhafi avait une peur bleue des courants idéologiques qui pourraient concurrencer sa fameuse et fumeuse « Troisième théorie universelle », exposée dans « Le Livre Vert » ; en particulier les marxistes et les islamistes. Ils faisaient l’objet d’une surveillance obsessive par les services secrets et les comités révolutionnaires. Nous interpeller ainsi, en public, à mon avis, n’avait pas pour but de nous mettre mal à l’aise, mais plutôt de nous mettre en garde ; une façon de nous dire «soyez prudents vous êtes suivis de près ». Il utilisait souvent ce genre de clin d’œil. Lors d’une de nos dernières rencontres, à Paris, où il était venu en soins, à ma question « comment vont les frères en Libye ? », il me répondit : «Chin bingoul lak,  jama’atna taaraf’houm jayyid inta !» («Que veux tu que je te dise, nos gens-là, toi-même tu les connais ! »)

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Massoud Abdulhafid et Adoum Togoi, en 1978. Copyright : Javier NART

 

Le général Massoud Abdulahfid naquit en 1936, au village de Jaref (aux environs de Syrte), dans le clan Khatra de la grande tribu des Kadhadfa. Il fit ses études primaires et secondaires à Syrte et s’orienta, à la fin des années 1950 vers l’école de police. Il était officier de police à Sebha, au moment où le jeune élève Mouammar Kadhafi entama ses activités révolutionnaires au sein de la jeunesse de cette ville, au tournant des années 60. Quand ce dernier fut exclu de l’internat, Massoud se solidarisa discrètement avec lui et partageait sa solde avec Mouammar et ses camarades d’infortune. Il lui paya le transport jusqu’à Misurata afin d’y poursuivre ses études, après son expulsion définitive de Sebha, en 1962. Interrogé par la télévision libyenne sur son rôle dans l’organisation clandestine (Mouvement des officiers unionistes libres) qui porta Kadhafi au pouvoir à l‘occasion du coup d’Etat du 1er septembre 1969, Massoud Abdulhafid eut l’honnêteté de dire : « je n’avais joué aucun rôle actif dans le mouvement. J’aidais matériellement Mouammar en tant que membre de la même tribu et de la même région, et en tant que beau-parent (Massoud avait épousé une fille de Muhammad Gadhaffadam, oncle de Kadhafi, et père du fameux Ahmed Gadhafadam). En tant que policier, je bloquais les rapports qui mettaient en risque son groupe, et je lui donnait des conseils de prudence. »

C’est peut-être en reconnaissance de ce rôle vital dans les périodes difficiles que Kadhafi avait toujours eu une grande considération pour le général Massoud et lui avait laissé une grande liberté d’expression.

Relater la carrière du général Massoud Abdulhafid reviendrait à retracer de façon critique l’histoire politique et militaire complexe de la Libye et les relations de ce pays avec ses voisins du sud, surtout avec le Tchad, depuis les années 1970 ; cet hommage personnel n’est pas du tout le cadre approprié pour le faire. Je voulais juste faire un petit rappel concernant l’être humain, un être humain exceptionnel, inoubliable pour ceux qui l’avaient connu. (Acheikh IBN-OUMAR, 21 janvier 2015. Blog personnel : http://www.yedina.net)

Articles de l’auteur, en rapport:

https://yedina.net/2013/02/06/tchad-libye-la-fausse-legende-de-la-legion-islamique-article-par-acheikh-ibn-oumar-dans-afrique-asie-n65-avril-2011/

https://yedina.net/2013/02/06/reconnaissance-du-cnt-libyen-le-gouvernement-tchadien-navait-pas-le-choix/

http://www.journaldutchad.com/article.php?aid=1431

 

Une réponse à “Décès du général Massoud Abdulhafid: l’encyclopédie de Kadhafi sur le Tchad

  1. Pingback: Libye, Daech hors de Syrte, débat TéléSud | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

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