« La bataille contre Boko Haram sera longue et rude » (Interview d’Acheikh IBN-OUMAR, dans AFRIQUE-ASIE)

Le magazine mensuel Afrique-Asie (numéro de février 2015) consacre un grand dossier spécial sur la menace terroriste intitulé « QUI PEUT ARRÊTER BOKO HARAM ?  » Avec une interview D’Acheikh IBN-OUMAR, titrée :
« La bataille sera longue et rude avant l’éradication de Boko Haram »; réalisée par Augusta CONCHIGLIA
Pour voir le texte de l’interview en format PDF, cliquer ici : AfriqueAsie-fév2015-AcheikhIBNOUMAR

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  AFRIQUE-ASIE de février 2015 : Interview Acheikh IBN-OUMAR

L’URGENCE EST DE FAIRE FRONT COMMUN CONTRE BOKO HARAM TANT A L’INTÉRIEUR QU’A L’INTERNATIONAL, MAIS LA SOLUTION, ELLE, NE VIENDRA QU’AVEC DES ACTIONS DANS LES PAYS CONCERNÉS, POUR METTRE FIN AUX INÉGALITÉS, A LA CORRUPTION ET A LA PRIVATISATION DES RICHESSES PUBLIQUES, VÉRITABLES MATRICES A FABRIQUER LES TERRORISTES

AFRIQUE-ASIE :Pivot de la stratégie française dans la région du Sahel, notamment au cœur du dispositif de l’opération Barkhane, le Tchad est devenu un allié incontournable de Paris et gagné la réputation de disposer d’une des meilleures armées de la région, en tous cas la plus téméraire et aguerrie… Que pensez-vous de ce rôle ?

Acheikh IBN-OUMAR : L’histoire des combats interminables au Tchad depuis l’indépendance est connue de tous. Mais l’armée tchadienne est l’héritière d’une longue tradition de guerres internes et d’interventions extérieures. La première opération de maintien de l’ordre hors de nos frontières date du siècle du 13ème siècle. L’empereur Kadé du Kanem, fils du grand Dunama, avait lancé une expédition punitive jusqu’à Zaila et Weddan, au centre de l’actuelle Libye, pour nettoyer les bandes de pillards qui gênaient les caravanes entre la région du Lac Tchad et la Méditerranée. Citons aussi, la participation massive de volontaires tchadiens du sultanat du Ouaddaï dans la résistance mahdiste contre le colonialisme britannique à la fin du 19ème siècle et, plus près de nous, la célèbre colonne Leclerc qui partit du Tchad en 1940, battit les Italiens depuis la frontière libyenne jusqu’en Europe et libéra Strasbourg avant d’entrer à Paris à la Libération.
Nous avons des soldats aguerris, téméraires et habiles à la fois. Mais une armée c’est aussi la rigueur de la discipline, l’exemplarité morale des officiers, la qualité de la formation et surtout, le respect des personnes et des biens. Et sur ces points, les performances sont vraiment catastrophiques.

Tripatouillages électoraux

L’alliance avec la France dans un contexte de mobilisation internationale pour faire face à la folie meurtrière des Djihadistes est une nécessité. Mais s’agit-il vraiment d’alliance, qui suppose un partenariat équilibré et raisonné ? Je ne pense pas. Il s’agit plutôt d’aller, dans une dangereuse précipitation et sans cohérence, au devant des attentes supposées ou réelles d’une France qui continue à être la faiseuse de rois au Tchad et en RCA, cinquante ans après l’indépendance. Le but est de faire taire les critiques d’un gouvernement de gauche, idéologiquement proche du PLD (Parti pour les Libertés et la Démocratie) du professeur Ibn Oumar Mahamat Saleh, sauvagement éliminé par le général Déby Itno, en 2008, et censé être plus regardant en matière des violations des droits de l’homme , de tripatouillages électoraux et de biens mal acquis.

Menacé par Boko Haram, mais aussi certainement poussé par Paris à participer directement à la lutte contre le groupe terroriste dont la capacité de feu paraît parfois supérieure à celle des forces régionales déjà déployées, le Tchad se lance donc la bataille, aux côtés du Cameroun. Est-ce que l’armée tchadienne va pouvoir peser positivement sur le rapport de force régional?
Boko Haram occupe un grand territoire au nord-est du Nigéria et commence à déborder au Cameroun et au lac Tchad. L’intervention tchadienne est pour le moment limitée à l’extrême nord du Cameroun. Donc, même si l’action conjuguée des forces camerounaises et tchadiennes réussit à endiguer Boko Haram, cela règlera une partie du problème, mais pas tout le problème. Cependant, l’initiative tchadienne va aussi booster le moral du côté Cameroun. Tous les combattants vous le diront, l’arrivée de renforts même très limités a un effet énorme sur le moral des troupes.
Cela dit, il y a des lacunes assez graves qui risquent de rendre vains les sacrifices et la combativité des forces tchadiennes. Le manque de coordination entre les trois pays concernés sur le plan militaire, mais aussi sur celui du renseignement. La difficulté d’organisation commune, tant au niveau d’un commandement unique qu’à celui des manœuvres sur le terrain. Le tout sur fond d’une lourde méfiance de chacun des trois Chefs d’Etat envers les deux autres. La bataille sera longue et rude avant l’éradication de Boko Haram.

Plus le pouvoir apparaît militairement fort à l’extérieur, plus il se fragilise à l’intérieur.

La décision d’intervenir a été saluée par les Tchadiens, si on en juge par les media sur place. Est-ce que l’armée d’Idriss Deby est en train de faire oublier ses bavures et sa participation à la répression de l’opposition ? Et Deby est-il en train de consolider durablement son pouvoir ?
Depuis son intervention au Mali en 2013, Le régime de N’Djamena a engrangé de substantiels dividendes sur le plan médiatique et sur le plan diplomatique. Son image n’a jamais été aussi haute.
Paradoxalement, sur le plan interne, et c’est moins visible de l’extérieur, le rejet populaire ne cesse de grandir et même un certain malaise dans l’armée. Loin d’être consolidé, plus le pouvoir apparaît militairement fort à l’extérieur, plus il se fragilise à l’intérieur.
Il y un parallèle à faire sur le plan économique aussi: plus les recettes pétrolières s’accumulent, avec leur corollaire de fièvre bétonnière, plus les conditions de vie de la masse se dégradent. Ainsi, les mouvements de protestation ont atteint ces derniers moments des sommets inégalés depuis l’arrivée de Déby au pouvoir. Le 11 novembre dernier, une simple agitation lycéenne a fait tâche d’huile de façon fulgurante à Ndjamena et d’autres villes de province, les manifestants se réclamant ouvertement de l’exemple Burkinabè. Le régime a senti le vent du boulet de très près.

Enfin, que pensez-vous de la tentative échouée de Déby d’arracher un accord entre Boko Haram et le Nigeria ? A qui doit-on cette initiative ?
Dès que l’information sur un accord entre le gouvernement du Nigéria et Boko Haram a circulé, le chef de la diplomatie tchadienne a foncé dans la brèche, en affirmant que c’était le Tchad qui avait mené la médiation, sans attendre la réaction des deux principaux intéressés qui ont aussitôt démenti l’existence de négociations et d’accord entre eux. Les liens entre Ndjamena et certains individus considérés comme proches de Boko Haram commençaient à alourdir sérieusement l’atmosphère entre nos deux pays. Le pouvoir tchadien s’est précipité pour dire qu’il avait mené la médiation, c’est pour sortir de ce bourbier d’accusation. Une façon de dire : « on a eu tort de nous reprocher nos contacts avec Boko Haram ; vous voyez maintenant que c’était pour la bonne cause !».
Malheureusement cela a fait choux blanc et tout ce que les Nigérians et les Tchadiens ont retenu, c’est l’aveu indirect de liens avec Boko Haram. Curieusement, notre président a toujours trouvé un malin plaisir à souffler sur les braises chez les voisins, en RCA au Soudan et en Libye, pour se présenter plus tard en grand panafricaniste faiseur de paix, suivant l’exemple de Compaoré et de feu Kadhafi.

Quelle est votre perception de la nature même de Boko Haram et de la façon comme il a pu en quelques années devenir une véritable menace pour la stabilité du Nigeria et la sécurité des pays voisins ? Est-ce qu’il pourrait compter sur des alliés régionaux ?
Boko Haram comme tous ces groupes djihadistes sont une menace comparable à la montée du fascisme dans les années trente. L’humanité doit faire un front commun au-delà des différences. Cependant cette nécessité ne doit pas embuer nos esprits et émousser la vigilance envers les politiques des dictatures locales et des puissances extra-africaines, et leur effets dévastateurs sur l’épanouissement démocratique et économique des masses populaires.
La rapidité du développement fulgurant de ces groupes, s’explique par la corruption endémique et la privatisation des richesses publiques par les cercles au pouvoir, avec la complaisance des grands pays démocratiques, qui se traduisent par un horizon social complètement bouché pour la masse croissante des générations montantes. Les chemins qui conduisent à la mort paraissent une alternative acceptable à une situation sans issue : mort dans l’activisme militariste, mort dans les émeutes urbaines anarchiques, mort dans le Sahara ou sur les mers à la poursuite d’un avenir meilleur en Occident… tout cela relève du même mécanisme psychologique : le désespoir d’une jeunesse abandonnée, écrasée, par les pouvoirs en place et leurs sponsors internationaux.
Ajoutons à cela le décalage entre l’explosion des dépenses militaires dans ces pays d’une part, et les conditions alimentaires, sanitaires et sociales très dures au niveau des soldats de base. Ces derniers se rattrapent en rackettant la population ; laquelle se coupe des autorités, ce qui rend difficile le travail de renseignement, dont profitent les groupes terroristes, ce qui amplifie les dépenses militaires bref, un cercle vicieux de dysfonctionnements qui s’alimentent les uns les autres.
La réponse militaire et sécuritaire locale et internationale est justifiée dans l’urgence. Cependant à long terme, la solution définitive ne saurait être militaire, mais politique, économique et sociale : un large consensus entre tous les acteurs politiques, sous la forme d’un pacte national entre le pouvoir et l’opposition ou de véritables gouvernements d’union nationale, ce qui est contraire à la cooptation d’opposants opportunistes, sous couvert de « large ouverture », des élections transparentes, l’égalité des citoyens devant la loi, la lutte contre l’enrichissement illicite, la gestion des ressources nationales pour améliorer les conditions de vie et de travail de la masse des citoyens, et au-dessus de tout, la priorité à la jeunesse , en termes de formation adaptée, de perspectives professionnelles valorisantes et d’épanouissement culturel. (fin)
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7 réponses à “« La bataille contre Boko Haram sera longue et rude » (Interview d’Acheikh IBN-OUMAR, dans AFRIQUE-ASIE)

  1. Je m’interrogerais bien sur la raison du renvoi à demain ce qui peut se faire aujourd’hui. La solution ne pouvant être à long terme militaire pourquoi refuse-t-on une solution politique à l’instar des accords conclus avec les rebelles du delta? Un professeur de l’Université du Bornou l’avait proposé, en vain; le président Obasanjo en a été découragé. Pourquoi?

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  2. ok ma question de savoir,pourquoi certaines gens snt mecntnt selon l intervntion de Tchad au Cameroune?

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  3. l’intervention de l’armée tchadienne aux pays voisins, c’est une tres bonne chose que le president Deby a fait au courant de son pouvoir. les bokos harams ne sont pas des musulmans car l’islam synonyme de paix. merci nos armées et incha-Allah vous allez les vaincre, vive le pays et vive l’ANT.

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  4. Pingback: Mali: Difficile chemin vers la paix (Tribune dans Afrique-Asie, Avril 2015) | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

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