Tchad « Trop c’est Trop » (Afrique-Asie, Avril 2016, par Acheikh IBN-OUMAR)

AcheikhIbnOumar-Africa24-1« TCHAD : TROP C’EST TROP »
(Article publié dans le magazine Afrique-Asie, N°125, d’Avril 2016, pages : 76-77. Auteur : Acheikh IBN-OUMAR)

Résumé: Dans un contexte miné par les frustrations et humiliations, la contraction de la manne pétrolière et les actions de Boko Haram, le réveil de la société civile peut créer la surprise à la présidentielle du 10 avril.


Les policiers zélés qui avaient sauvagement mâté la protestation étudiante, à N’Djamena, en mars 2015, étaient loin de se douter qu’avec quelques bastonnades, ils allaient imprimer un tout nouveau cours à l’histoire politique du Tchad.
Considérée comme une ingratitude inacceptable vis-à-vis du « père de la démocratie », la revendication liée au paiement des bourses et des salaires des enseignants, valut aux meneurs d’être déshabillés puis roulés dans la boue à coups de matraque.
La scène filmée sur un smartphone fut largement diffusée par Internet.
Un frisson traversa la société tchadienne.
La fêlure entre la jeunesse et le pouvoir venait de s’élargir dramatiquement.

  • « Zouhouragate »

Dans la foulée, les associations pour les droits de l’homme et contre l’impunité trouvèrent un nouvel écho.
Seuls les tenants du pouvoir ne voyaient pas la lame de fond qui était en train de monter, et qui risquait de s’accélérer à tout moment.
Le coup d’accélérateur, inattendu et brutal, survint à la mi-février, à l’occasion du « ZouhouraGate ».
Zouhoura, c’est cette lycéenne de dix-sept ans, kidnappée, déshabillée et violentée par une bande de jeunes, tous fils de dignitaires du régime.
Les images, d’un sadisme insupportable, furent postées par les agresseurs sur le Net.

Tchad (7)
Cette fois ce n’est plus un frisson mais un violent électrochoc qui secoua toutes les strates de la société. Des manifestations spontanées, d’une ampleur inégalée depuis la marche de février 1991 après l’assassinat de Me Behidi (Vice-président de la Ligue des Droits de l’homme), se déployèrent à travers le pays, et à l’extérieur, occasionnant des morts, dont deux lycéens Abachou Hasan et Tolly Mahamat et des dizaines des blessés.
La rupture entre la pétro-oligarchie et la jeunesse se mua en rupture avec le corps social dans son ensemble.
Au delà des images révulsantes, ce sont les humiliations accumulées au fil de décennies de « démocratie », et de « réalisations d’infrastructures », qui éclatent.
Cette éruption coïncide avec la contraction sévère de la manne pétrolière, la désorganisation des circuits commerciaux par les actions de Boko Haram sur les voies d’accès à la mer, à travers le Cameroun et le Nigéria, et des récoltes médiocres suite à une saison de pluies insuffisante.
La misère sociale qui s’en suit est d’autant plus insupportable que la minorité de nouveaux milliardaires étale un train de vie extravagant ; et comme si cela ne suffisait pas, se dit le citoyen lambda, voilà que leurs progénitures piétinent l’honneur de nos filles.
C’est dans ce contexte extrêmement tendu que s’ouvre la phase électorale.
A l’occasion du congrès du parti au pouvoir, le 08 février (qui est par un autre malheureuse coïncidence la date de l’enlèvement de la jeune Zouhoura), l’opinion avait un dernier espoir en un discours rassurant, sur le mode de « je vous ai compris ! », avec des annonces courageuses de la part du président sortant.
Ce dernier, sortit de son chapeau deux promesses insignifiantes : la modification de la Loi fondamentale, pour rétablir la limitation à deux mandats, supprimée lors du putsch constitutionnel de 2005 ; et l’ouverture d’un débat sur le système fédéral.
Limitation des mandats présidentiels : pratiquement, cela revient à lui accorder un nouveau mandat, au terme duquel, il aurait droit à deux mandats supplémentaires « seulement » : quinze années s’ajoutant au vingt-cinq années déjà passées : au total, un mandat « limité » à quarante ans ! Sans aucune garantie contre une modification ultérieure de la Constitution, ni contre la succession dynastique en préparation.

  • Le chapeau de Déby

Le système fédéral : Il est vrai que l’opposition la plus radicale est représentée par la coalition fédéraliste des Ali Golhor, Médard Laokein, Valentin Bidi… et sa figure de proue le député Ngarlejy Yorongar. Elle est assimilée, dans l’imaginaire simpliste du pouvoir, au Sud profond, chrétien animiste et négro-africain, antithèse du Nord arabo-musulman, base de repli du régime.
Cette concession à la revendication fédéraliste aurait eu un certain effet, il y a quelques années, mais aujourd’hui, elle manque de pertinence et de crédibilité.
C’est que la revendication pour un changement immédiat de système, est devenue pressante et massive, du nord au sud, de l’est à l’ouest, transcendant les clivages traditionnels, en termes d’ethnie, de confession ou de région.
Au fil des années, s’est opérée une mutation profonde de l’ethos national.
Il y a incontestablement un avant et un après Zouhoura.
La contradiction
oppresseurs/opprimés, est en train de prendre le pas sur les contradictions identitaires.
Cette mutation n’a rien d’une génération spontanée ; elle a été simplement accélérée par les évènements récents ; car sa gestation relève d’un travail patient et tenace de la Société civile.
Faisant le constat de l’impossibilité d’une alternance par les urnes, et le bridage de l’opposition politique traditionnelle, des réseaux d’activistes se sont mis en place ces dernières années.
« Trop c’est trop », « Iyina » ( « nous sommes fatigués, en arabe local), « Ça suffit », « CAMOJET » (Collectif des Associations et Mouvements des Jeunes du Tchad), etc. sont les dénominations les plus connues ce cette nouvelle vague militante. Le mouvement syndical s’est rapidement associé à cette dynamique. Sans compter la myriade d’associations estudiantines et des « comités lycéens ».
L’opération villes-mortes du 24 février, qui fut un énorme succès, après l’interdiction de la marche projetée par les partis politiques, avait été lancée par ce mouvement civique de type nouveau. Il y eut aussi les opérations « sifflet », consistant à organiser un concert de sifflets dans tous les quartiers, à des heures convenues, comme pour signifier au joueur Idriss Déby Itno, qu’il doit quitter le terrain, suivies par les opérations tintamarre de casseroles.
Pendant que les partis politiques s’échinent à réclamer les conditions pour des élections transparentes et équitables, le mouvement populaire exige de plus en plus fortement le retrait pur et simple de la candidature du Président.
La conjonction du marasme économique, la dégradation des conditions de vie et les humiliations quotidiennes pour la grande masse, l’opulence et l’arrogance de la minorité au pouvoir, rendent très problématique la tactique du passage en force, pratiquée dans les élections précédentes.

  • Le dilemme des partis parlementaires

La revendication du retrait de la candidature du général Déby Itno résonne de plus en plus fort, au sein d’une population qui a épuisé toutes ses ressources de patience et d’espoir.
Au sein des partis politiques, la base commence à être acquise à cette idée, mettant les dirigeants dans une position inconfortable.
En tant que formations légalisées, ces partis sont prisonniers d’une logique électoraliste respectueuse de l’ordre publique. En même temps, les légalistes les plus aveugles, savent au fond d’eux-mêmes que le MPS (Mouvement Patriotique du Salut, parti présidentiel), n’a jamais reconnu et ne reconnaitra jamais le verdict des urnes.
Faire une énième promesse de victoire par les urnes et se discréditer complètement, ou appuyer la dynamique protestataire déclenchée par la société civile au risque de passer pour des fauteurs de troubles : telle est le dilemme pour les partis parlementaristes. La voie de repli traditionnelle, consistant à faire momentanément du bruit et finir par marchander avec le régime, serait un suicide pour ces partis. Il est pour eux impératif de rassurer la population par un engagement écrit, entre tous les candidats. Les termes en seront : le serment de rejeter toute compromission, de faire bloc derrière le candidat le mieux placé au second tour, et, dans le cas, très probable, d’une tentative d’imposer le candidat du pouvoir dès le premier tour, jeter leurs forces dans le mouvement citoyen.
Pour le pouvoir en place, le dilemme est plus grand encore. Avec beaucoup de retard, il vient de réaliser que le nouveau hold-up électoral en train de se mettre en place, se heurtera à une résistance populaire, qui pourrait devenir incontrôlable. Il a procédé, fin mars, à l’arrestation de quatre principaux porte-paroles de la Société, suscitant des réactions vigoureuses de la part des candidats de l’opposition.

  • Les militaires réalistes, pas les politiques12799024_10208245700678743_5468759985022207899_n

Un clivage entre jusqu’au-boutistes et réalistes commence à se dessiner au sein du groupe dirigeant. Curieusement, les premiers se trouvent surtout chez les politiques, et les seconds plutôt chez les militaires.
Des officiers, en nombre croissant, y compris dans le groupe ethnique du président, ne se sentent plus disposés à mitrailler les manifestants, comme ce fut le cas en 1993 (contre les Hadjéraïs) et en 1994 (contre les Ouaddaïens) ; encore moins créer une autre affaire Ibni Oumar Mahamat Saleh (leader du PLD -Parti pour les Libertés et la Démocratie-« disparu » depuis 2008).
L’opposition armée et extérieure, en demi sommeil ces dernières années, ne voit pas d’un mauvais œil l’irruption de cette quatrième force qu’est le mouvement citoyen, mais elle n‘a pas encore formulé une vision globale qui intègre cette nouvelle forme de lutte, dans une stratégie articulée de changement démocratique.
Les partenaires extérieurs, la France, l’Union européenne et l’Union africaine, laquelle avait hâtivement confié sa présidence au général Déby Itno, dans ce contexte interne de crise politique en gestation, auront à se prononcer sur le degré de répression tolérable, au nom de la lutte contre le terrorisme et de la stabilité.
Que la lutte pour infléchir la dictature à visage pluraliste aboutisse rapidement ou non, la société civile aura d’ores et déjà conquis ses lettres de noblesse, modifié irréversiblement le paysage socio-politique, et mis tous les acteurs traditionnels, locaux et extérieurs, devant leurs responsabilités ; avec comme seuls « moyens » : la détermination, l’abnégation, l’ingéniosité et ce profond sentiment de confiance en soi quand on sait qu’on se bat pour une cause juste. (Acheikh IBN-OUMAR, magazine AFRIQUE-ASIE, N°125, Avril 2016, pages 76-77)Afrique-Asie_logo1

9 réponses à “Tchad « Trop c’est Trop » (Afrique-Asie, Avril 2016, par Acheikh IBN-OUMAR)

  1. Bonjour cher camarade et ami,Merci beaucoup et chaleureuses félicitations pour cet article. Bon courage! Djibrine

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  2. Bon cher frere votre article est tres interessant. qui met l’accent surtout sur l’injustice sociale,le non respect de la constitution et l’alternance du regime steril au pouvoir il ya un quart de siecle.Merci

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  3. Pingback: Annonce: Conf Presse de M. Kebzabo, Paris 30 mai | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

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