TCHAD : EQUILIBRE INSTABLE, Partie II : « Habré victime de la « petite » guerre froide » (Dossier Afrique-Asie Magazine)

AAFF130-CouvertureLa saga judiciaire, puis la condamnation à la prison à perpétuité à Dakar, fin mai dernier, de l’ex-président à Dakar, pour crimes contre l’humanité, ne doit pas faire oublier les maux étroitement imbriqués qui gangrènent le Tchad depuis l’indépendance : guérilla et guerre civile, interventions étrangères et conflits entre ses protecteurs français et américains.

(AFRIQUE-ASIE Magazine, N°130 de septembre 2016. Dossier spécial « TCHAD : EQUILIBRE INSTABLE », par Acheikh IBN-OUMAR – Partie II : Imbroglio / « Habré victime de la « petite » guerre froide)

Habré victime de la « petite » guerre froide

Ils n’ont pas tout à fait tort ceux qui avaient tout au long du procès Habré, mis l’accent sur le fait qu’il ne fallait pas réduire le problème à la personne de l’ancien président tchadien. Sur la plan interne, les principaux exécutants sont encore en fonction au Tchad (à commencer par l’actuel président Déby Itno) et, sur le plan externe, il était militairement soutenu par la France et les Etats-Unis. D’ailleurs, Human Right Watch a publié, fin juin, deux rapports bien fournis sur les relations de la France et des États-Unis avec le Tchad, dans les années 80.

C’était la guerre froide et, pour les pays de l’OTAN, l’ennemi principal était le régime de feu Kadhafi, qualifié de « mad dog » (chien fou) par le président ultra-droitier américain Reagan. La Libye était perçue comme la tête de pont du camp soviétique dans la région, et comme la plus grave menace de déstabilisation contre le Soudan, l’Egypte et d’autres alliés des Etats-Unis, mais aussi contre l’Afrique subsaharienne et les pays du fameux « pré-carré français ».

Sous Habré, le Tchad joua brillamment ce rôle d’avant-poste du « monde libre » dont le point d’orgue fut la défaite mémorable des troupes libyennes à la bataille de Ouadi-Doum (mars 1987).

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Hissène Habré, chef d’Etat du Tchad (1982-1990) (Copyright Getty)

Cependant le problème du Tchad ne se réduisait pas à cette dimension géostratégique ; il avait une dimension interne ancienne et complexe tout aussi cruciale pour la viabilité de l’Etat. En réalité, ce sont les contradictions internes, qui remontent à l’aube de l’indépendance, ayant dégénéré en mouvement de guérilla, puis en guerres civiles à coloration communautaire, qui avaient ouvert la voie aux interventions étrangères.

La première intervention française (opération « Limousin ») eut lieu en 1969, quelques mois avant l’arrivée au pouvoir du colonel Kadhafi.

Habré, au départ un chef de faction révolutionnaire (on disait « Le Mao de L’Afrique »), et ayant joué lui-même sur la fibre confessionnelle et tribale, ne pouvait ignorer cette dimension. De fait, après avoir contraint Kadhafi à renoncer à ses visées expansionnistes, il entreprit une politique de réconciliation nationale et réussit à intégrer l’essentiel des groupes armés hostiles. Avec le soutien actif de la France, qui avait toujours insisté sur cette nécessité d’apaisement interne.

Ayant rendu des services aussi exceptionnels à ses alliés occidentaux, comment expliquer alors que ces derniers n’aient pas empêché sa chute en 1990 ?

C’est que, derrière la « grande » guerre froide entre Occident et camp soviétique, il y avait une « petite » guerre froide, entre Américains et Français.

=>Manque de loyauté

Une thèse répandue soutient que c’est la réponse cinglante de Habré à Mitterrand, au sommet franco-africain de la Baule (juin 1990), exhortant les chefs d’État africains à abandonner le monopartisme et à embrasser le multipartisme qui provoqua le lâchage de la France. La joute oratoire de la Baule était plutôt la conséquence et non la cause du renversement d’alliance entre le Tchad et le France.

Le colonel Idriss Déby après l’échec du coup d’État d’avril 1989, s’était replié au Soudan et était déjà en contact avec les services français. Une rencontre secrète de haut niveau eut lieu aux Pays-Bas. Par ailleurs, il y avait des tractations, à forte odeur commerciale, entre la France et la Libye, dont le Tchad se sentait écarté, et même s’en sentait être la victime.

HABRÉ AURAIT DÛ COMPRENDRE QUE L’ALLIANCE AVEC
UNE PUISSANCE COMME LA FRANCE N’EST PAS UNE GARANTIE ABSOLUE

La France de son côté ne manquait pas d’arguments sur le « manque de loyauté » des protégés tchadiens. Les Américains avaient eu la priorité sur les Français pour examiner les hélicoptères et autres matériels militaires soviétiques ultra-sensibles récupérés à Ouadi-Doum. Les services français avaient aussi été tenus complètement à l’écart de l’opération « contras libyens » : des militaires américains étaient en train de former clandestinement une force pour renverser Kadhafi, constituée d’ex prisonniers de guerre, sous la direction du général Haftar.

Pour ne rien arranger, Habré entama les négociations pour la production pétrolière avec un consortium de compagnies américaines mené par Exxon-Mobil, négociations d’où ELF étaient exclu.

Ces différents facteurs : attitude vis-vis de la Libye, relations militaires privilégiées avec les Américains et accords pétroliers – au détriment de la France-, ont été ouvertement reconnus par le patron des services français de l’époque, comme étant la cause du lâchage de Habré (voir « Au cœur du secret », Editions Fayard,1995, par Claude Silberzahn, directeur de la DGSE -1989/1993). Silberzahn réitéra cet aveu, dans un entretien récent avec la journaliste et enseignante d’origine bulgare Roumiana Ougartchinska : « Quand la France, en fait la DGSE, a mis Déby en place, les Américains nous ont demandé de leur permettre d’évacuer la force Haftar. On leur a répondu en se payant un peu leur tête :’Nous n’avons pas parlé avec lui de la force Haftar, puisque nous ne sommes pas censés savoir qu’il y a une force Haftar ‘ » (« Pour la peau de Kadhafi », Editions Fayard, 2013 , par R. Ougartchinska et R. Priore).

Les forces françaises basées au Tchad (opération Épervier) étaient toujours présentes dans le cadre des accords avec le gouvernement Habré, pour soutenir les forces armées tchadiennes, mais cela n’empêchait pas les services secrets de jouer ouvertement la carte du renversement du régime. Des témoignages tendent à indiquer que les forces françaises jouaient un rôle de sabotage et d’intoxication, notamment par la rétention de renseignements de surveillance aérienne.

Evidemment sur le terrain, ce sont les forces rebelles tchadiennes du MPS (Mouvement Patriotique du Salut), dirigées par Déby qui ont donné le coup de grâce au régime Habré. Une nouvelle illustration de l’imbrication entre contradictions inter-tchadiennes et jeu d’influence des grandes puissances. Déby et les militaires de l’ethnie Zaghawa, dont le plus illustre était le défunt Hassan Djamous (artisan de la victoire de Ouadi-Doum), étaient parmi les principaux piliers de l’armée de Habré depuis sa rupture avec Goukouni et son départ du Tibesti, à la fin des années 70. La répression sanglante dans le Sud (connu sous le nom « Septembre noir » tchadien), en 1984, avait été menée directement par Déby, alors Commandant en chef de l’armée sous Habré.

=>Répression brutale et disproportionnée

Les causes de cette rupture entre compagnons de guerre, qui a réorienté la trajectoire du Tchad pendant plus de deux décennies, ne sont pas faciles à cerner au premier abord. Le processus de fractionnement au sein des groupes armés, avant et après la prise de pouvoir est un phénomène assez répandu, mais non moins complexe. Pour ce qui est du Tchad, il faut remonter au mouvement révolutionnaire historique (FROLINAT : Front de Libération Nationale du Tchad), et à la configuration de la société tchadienne depuis l’indépendance.

Cependant, dans les causes immédiates, il y avait la répression brutale et disproportionnée contre la communauté d’origine de Déby et Djamous, laquelle s’était sentie globalement menacée dans sa survie. Ce qui montre que malgré ses succès militaires et politiques et les efforts réels de réorganisation de l’État mis à mal par les guerres, Habré n’avait pas compris la nécessité revoir ses méthodes de maintien de l’ordre. Il aurait dû tirer leçon de sa propre expérience : la répression aveugle par les premiers gouvernements tchadiens avaient permis aux mouvements armés, dont le sien, de capitaliser sur la révolte des populations du Nord musulman et finalement, renverser le pouvoir. De même qu’il aurait dû comprendre que l’alliance avec une puissance comme la France, n’est pas une garantie absolue. Les exemples sont nombreux, en Afrique et en Amérique latine, de régimes abandonnés par les puissances protectrices, en dépit des services rendus. Nul besoin cependant d’aller chercher des exemples dans d’autres pays. Au Tchad même, le président Tombalbaye, père de l’indépendance, avait été lâché par les « amis » français (il fut assassiné par sa propre armée, encadrée par des Français, en avril 1975).

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Acheikh IBN-OUMAR (Copyright Yedina.Net)

Tout cela nous rappelle un principe simple et mille fois répété, mais rarement appliqué : la vraie stabilité d’un Etat ne vient ni de la puissance de son appareil militaro-sécuritaire, ni de la protection de puissances internationales. La viabilité d’un système politique repose sur l’adhésion libre et consciente des populations, des institutions fortes et crédibles au service du citoyen, et une gestion transparente. (Par Acheikh IBN-OUMAR, publié dans: AFRIQUE-ASIE Magazine, N°130 de septembre 2016)

Voir les deux autres articles du dossier:

Partie I : https://yedina.net/2016/09/10/tchad-le-mandat-presidentiel-trop/

Partie III : https://yedina.net/2016/09/10/tchad-que-reste-t-il-du-frolinat/

Pour le dossier original complet en format PDF, cliquer sur  https://yedina.files.wordpress.com/2016/09/tchad_equilibreinstable-afriqueasiemagazine-sept2016-pdf.pdf

3 réponses à “TCHAD : EQUILIBRE INSTABLE, Partie II : « Habré victime de la « petite » guerre froide » (Dossier Afrique-Asie Magazine)

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