AFASPA Table-Ronde « L’impérialisme, notion dépassée ou réalité actuelle », contribution

Intervention d’Acheikh Ibn-Oumar à la Table-ronde de l’AFASPA (1), intitulée  « L’impérialisme, notion dépassée ou réalité actuelle » au Salon anticolonia
l de la Semaine anticoloniale et antiraciste, mars 2016,
à la Bellevilloise, Paris 

aujourdhuiafrique-141-couvertureNB: 1) Le texte qui suit est une transcription de mon intervention orale, dans le cadre d’un débat diversifié, sans support écrit et dans un temps limité, d’où le style assez lapidaire .
2) AFASPA = Association Française d’Amitié et de Solidarité avec les Peuples d’Afrique. Site Net: http://www.afaspa.com/ )
L’article original a été publié dans la revue de l’AFASPA « Aujourd’hui l’Afrique », N°141 de septembre 2016 (voir le fac similé en format PDF sur le lien suivant : Imperialisme Notion Dépassée Ou Réalité Actuelle – AIO-PDF 

 

« Je suis originaire du Tchad. Dans les années 70, alors étudiant en France, j’avais regagné, le mouvement révolutionnaire historique (le Frolinat : FRONT DE LIBERATION NATIONALE DU TCHAD), et j’ai fini par diriger une des branches du FROLINAT : le CDR (Conseil Démocratique Révolutionnaire). A ce titre je me suis trouvé participant à des gouvernements de coalition ou de dits de « réconciliation ».

Je ne prétends pas ici, m’engager sur le terrain de l’analyse, mais je voudrais partager avec vous un éclairage à partir de ma petite expérience personnelle.

Depuis l’époque coloniale jusqu’à la fin des années 80 du siècle dernier, la lutte pour l’émancipation des peuples africains, était globalement une lutte anti-impérialiste. C’est cette notion d’anti-impérialisme, en tant que forme d’expression de lutte qui était mise en avant. Mais l’analyse de l’impérialisme en tantque phénomène historique, et même sa pertinence pour caractériser le « stade » du capitalisme, ne s’imposait pas comme une nécessité. Les courants marxistes dans les pays développés avaient produit des concepts, dont certains paraissaient utiles pour construire notre discours fondateur, sans plus.

Les révolutionnaires africains avaient eu du mal avec la notion lutte de classes. Il n’était pas facile, dans le contexte de sociétés africaines de définir les classes sociales. Je me souviens d’un débat, dans le mouvement étudiant africain, autour de la lutte de classes, et un camarade sénégalais avait tranché en ce sens : « en Afrique, il n’y a que deux classes sociales. La première, ce sont les amis du Président, et la seconde, ce sont tous les autres ».

La lutte contre le colonialisme visait à instaurer des Etats indépendant. Cette lutte avait réussi dans la mesure où les anciennes colonies avaient accédé à la souveraineté juridique. Cependant, l’émergence de ces régimes formellement indépendants n’avait pas mis fin à l’asservissement économique et à la marginalisation politique des masse
s ; et les militants progressistes étaient désorientés, car les thèmes de mobilisation (indépendance politique) et les formes d’organisation (mouvements unanimistes), avaient perdu de leur pertinence. Le Tchad fut un des très rares pays africains francophones, à avoir connu une tentative de réponse, sous la forme d’un mouvement armé : le Frolinat, mentionné plus haut.

Les forces françaises avaient intervenu directement, dès 1969, pour soutenir le gouvernement tchadien, débordé par la guérilla. La lutte était naturellement anti-impérialiste dans la mesure où elle faisait face à un système soutenu par l’ancienne puissance colonisatrice. Par conséquent, on ne sentait pas le besoin d’avoir un soubassement théorique, puisqu’on agissait.

Cette absence d’approfondissement idéologique, nous coûta très cher. La nature ayant horreur du vide, les considérations subjectives se sont développées à grande vitesse : communautarisme, confessionnalisme, régionalisme, etc. Le mouvement commença à s’effriter, donnant naissance à une myriade de groupes rivaux. Ce fut la première phase dénaturation du combat populaire, dans les années 70.semaine-anticoloniale-affiche

La deuxième phase dénaturation de la lutte fut causée par l’instrumentalisation de ces contradictions par les puissances extérieures, dans les années 80. C’était la Guerre froide, et le Tchad était un champ de rivalité entre les pays de l’OTAN (France, Etats-Unis) et leurs allié locaux d’une part, et la Libye du colonel Kadhafi, allié au camp soviétique, d’autre part. Les différentes groupes révolutionnaires armés qui, en fait, devenaient de moins en moins révolutionnaires et de plus en plus armés, cherchèrent à s’accrocher à l’un et l’autre des acteurs internationaux. Il restait encore des traces du discours anti-impérialiste et progressiste, mais de façon résiduelle.

La troisième phase, -celle que nous vivons actuellement, débuta avec la fin de la Guerre froide et le mouvement dit de démocratisation en Afrique (1990). Soulignons les traits saillants de cette troisième phase :

Premièrement, sur la terminologie. Depuis la révolution islamique en Iran, en 1979, le terme « Occident » a remplacé celui d’impérialisme. Pour ce qui est de l’Afrique francophone, on a aussi un terme plus spécifique : la Françafrique. Ces deux termes sont assez efficaces dans le cadre de la dénonciation médiatique, mais ils sont assez pauvres sur le plan théorique et, à mon avis, nuisibles sur le plan idéologique. Autre régression terminologique, on ne parle plus de clivage, entre « progrès » et « réaction », ou entre « masses laborieuses » et « exploitation », ou entre camps anti et pro-impérialiste, mais simplement entre pouvoir et oppositions.

Deuxièmement : sur les enjeux fondamentaux. On observe que les partis politiques centrent leur discours sur les revendications formalistes d’élections transparentes, accès aux médias, etc. sans contenu idéologique. En fait, c’est l’idéologie libérale-démocratique qui s’impose à tous, mais de façon diffuse, comme « allant de soi »

Troisièmement : le phénomène dit de mondialisation. Il est marqué par les mutations profondes des monopoles, la fragmentation des chaines des production, la prédominance de la spéculation financière et de la révolution numérique, l’irruption de nouvelles puissances économiques, l’extrême mobilité internationale de la main-d’œuvre, et le retour brutal des obscurantismes religieux et identitaires.

Compte tenu de tout cela, il est évident qu’en Afrique, les formes d’exploitation des hommes et de pillages des ressources naturelles ont changé et continuent de changer à grande vitesse ; cependant, la réalité de l’oppression des masses -paysannes en particulier- et de la stratification sociale basée sur la prédation, demeure inchangée.

En conclusion, il nous faut continuer le travail de conceptualisation et affiner les armes théoriques, en tant qu’outil nécessaire dans les combats pour la libération et l’épanouissement de nos peuples.AcheikhIbnOumar-Photo-NOv13

Merci… » (Acheikh IBN-OUMAR, transcription de l’intervention à la Table ronde « Impérialisme, notion dépassée ou réalité actuelle », organisée par l’AFASPA, à la semaine anticoloniale et antiraciste, mars 2016, Paris, Centre de la Bellevilloise)

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