TCHAD : CONFRONTATION INGÉRABLE, COMPROMIS IMPROBABLE

« TCHAD : CONFRONTATION INGÉRABLE, COMPROMIS IMPROBABLE » (la crise sociale et politique)

(publié dans le magazine Afrique-Asie, N° de février 2017, par Acheikh Ibn-Oumar) acheikh-photo-8

(Pour le fac simile en PDF, cliquer sur ce lien afrique-asie-tchad-fevr2017 )

(Tchad: Le rallongement illimité du pouvoir après 26 ans de gestion prédatrice et la priorisation de la lutte antiterrorisme au détriment des aspirations des populations sont une option lourde de conséquences.)

Le Tchad fut la première destination africaine du nouveau Premier ministre français Bernard Cazeneuve, fin décembre dernier. Le ministre de la Défense qui l’accompagnait, était déjà à l’investiture du président tchadien pour son cinquième mandat, en août. Les gestes forts se multiplient pour confirmer le Tchad comme meilleur élève de la classe depuis l’intervention au Mali, en janvier 2013.

L’ALTERNANCE DEMOCRATIQUE ? EXIT !

« Pour que cette lutte (contre le djihadisme) se mène de façon efficace à l’extérieur, il faut que nous ayons des partenariats avec des pays amis qui s’inscrivent dans la durée et qui permettent de réussir cette guerre qui sera un combat de longue haleine » …
« La France aidera toujours le Tchad à surmonter les difficultés »

Le sens de ces propos du chef du gouvernement français est très clair : nous avons besoin d’un pouvoir qui s’éternise, nous savons que cela crée des difficultés internes mais nous l’aiderons à les surmonter. Exit donc l’alternance démocratique et les revendications des masses populaires.

Le rallongement illimité du pouvoir tchadien après vingt-six ans de gestion prédatrice et la priorisation de la lutte anti-terrorisme au détriment des aspirations des populations, assortis de l’aide française à « surmonter les difficultés »,  est une option lourde de conséquences.

D’abord, de quelles difficultés s’agit-il ?

La chute du cours du pétrole a causé d’énormes problèmes de trésorerie. L’effet le plus visible est l’irrégularité et les retards dans le paiement des salaires, provoquant des grèves à répétition et un climat social très tendu.

L’année universitaire 2016 n’avait pas été clôturée. La rentrée scolaire 2016, n’est pas encore effective (fin janvier), malgré les appels de certains syndicats à la suspension de la grève pour un mois. Les hôpitaux paralysés par la grève depuis plusieurs mois, viennent de voir supprimer le service minimum (la grève sèche). La plupart de services publics sont paralysés. Quant au secteur privé, il ne connaît pas de grève car la plupart des entreprises ont purement et simplement licenciés leurs employés. Même les sociétés engagées directement ou indirectement dans le secteur pétrolier ou réduisent leurs activités au strict minimum, certaines plient bagage.

Au cours d’un réunion du bureau politique du MPS (Mouvement Populaire du Salut – parti présidentiel), 26 décembre, le chef de l’État révéla que les recettes annuelles propres du Trésor tchadien équivalent à quatre mois de salaires et d’ajouter « demandez-moi comment nous avons fait pour payer les salaires des fonctionnaires. La seule chose que je n’ai pas faite, je ne suis pas parti voler. Mais j’ai quémandé, j’ai tapé à toutes les portes, à tous les pays et à tous les partenaires ». Pendant l’année 2016, les gestes ponctuels des partenaires (FMI, BAD, Union européenne, Banque mondiale, AFD), ont permis d’éponger quelques arriérés et d’éviter la banqueroute totale.

Le diagnostic par le gouvernement et repris par la presse et les partenaires extérieurs est de présenter la situation comme étant la chute du prix du pétrole dans un contexte de perturbations des échanges commerciaux à cause des activités de Boko Haram.

De ce point de vue, le gouvernement tchadien a raison de dire qu’il n’a pas « inventé » la crise, mais subit les conséquences d’une conjecture difficile au niveau régional et mondial. La solution qui s’impose alors, c’est une politique d’austérité drastique par la réduction brutale de revenus des fonctionnaires, étudiants et retraités, et le non-paiement des fournisseurs accompagné d’un véritable terrorisme fiscal envers les opérateurs économiques, jusqu’aux petits artisans.  Cette politique d’austérité est illustrée par « le programme des seize mesures » annoncé par le chef d’Etat en septembre dernier. Les syndicats appelés à comprendre la situation et à faire preuve de « patriotisme », rejettent catégoriquement cette approche. Ils sont soutenus en cela l’opposition politique, les associations de défense des droits de l’homme et la société civile, et les activistes de la diaspora.

La raison de rejet unanime de la position gouvernementale vient d’une lecture des causes de la crise diamétralement opposée à celle présentée par le gouvernement et reprise par la presse étrangère.

La conjecture économique et sécuritaire est un révélateur et un amplificateur d’une très mauvaise gestion du dossier pétrole depuis la phase de conception, ainsi que des finances en générale. Surexcitée à bloc par les perspectives inespérées d’enrichissement ultra-rapide, la caste au pouvoir bâcle les négociations avec les compagnies, hypothèque l’avenir du pays, engagent des projets pharaoniques véritables gouffres financiers mais très juteux en commissions et surfacturation. La quasi-totalité des régies et des administrations financières sont réservés aux membres sans compétence ni expérience de la famille régnante et sa petite clientèle sociale et politique.

Les structures qui avaient mises en place pour amortir les fluctuations ont été démantelées ou paralysées. Ainsi, le « fonds pour les génération futures » placé dans un compte off-shore bloqué, a été siphonné, à partir de 2008 pour acheter des matériels militaires, malgré les protestations de la Banque mondiale.   Le Collège de Contrôle et de Surveillance des revenus Pétrolières (CCSRP) qui devait veiller à la priorisation des secteurs sociaux (santé, éducation, lutte contre la pauvreté), est devenu une boîte à pantouflage aux pouvoirs réduits.

Bref, l’opinion n’est pas du tout disposée à consentir des sacrifices  pour une crise qui est en réalité le résultat de la gabegie et du pillage qui remontent au moins à 2003 (début de la production pétrolière).

Cette divergence sur la nature de la crise s’inscrit dans un climat politique malsain marqué par la réélection très peu crédible du général Déby Itno pour un cinquième mandat en avril dernier et les séquelles de la quasi-insurrection de février 2016, suite à l’enlèvement et au viol de la jeune lycéenne (Zouhoura) par des fils de dignitaires du régime. De fait, un dangereux fossé s’est créé entre le pouvoir et les mouvements contestataires. Ces derniers, dans un élan totalement inédit au Tchad, viennent de mettre en place une plate-forme militante regroupant les syndicats, la société civile, les partis politiques, des avocats, journalistes, et autres leaders d’opinion : le MECI ( Mouvement pour l’éveil citoyen).

Pour combler ce fossé, certains ténors du pouvoir penchent pour la manière forte. Arrestations arbitraires, intimidation des chefs de partis et de parlementaires, interdiction des marches et rassemblements, menace de dissolution des syndicats et des associations citoyennes, et toute une batterie de mesures de restriction des libertés sont déjà en cours.

DES FISSURES AU SEIN DU POUVOIR

Cependant, le tout-répressif a ses limites. Le mécontentement populaire ne fera que grandir. Des fissures qui apparaissent déjà au sein du pouvoir risquent de conduire à des ruptures, y compris au sein des forces armées et de sécurité, dans un contexte où les possibilités d’achat des consciences s’amenuisent. Des dérapages sanglants provoqueraient des réactions internationales. Sans compter les mouvements armés en développement rapide à la frontière libyenne.

La solution raisonnable et la moins coûteuse pour le pays, serait pour le pouvoir de se départir de sa morgue, être à l’écoute des revendications plus que légitimes de la population, engager un dialogue avec l’ensemble des forces vives, pour construire un compromis national viable. Il faut reconnaître que des « appels au dialogue » sont parfois émis par les autorités. Mais la culture politique dominante, façonnée par un quart de siècle de récupération clientéliste et prébendière, restreint dramatiquement le champ conceptuel de l’équipe au pouvoir.  Su côté des partis démocratiques, des syndicats et la société civile la méfiance est telle, qu’il faudrait pour la brise des gages de sincérité dont le prix serait trop lourd à supporter par ceux qui sont habitués aux privilèges exorbitants et immérités.

Aussi, dans l’immédiat, la seule perspective qui semble se dessiner est celle d’un pourrissement continue de la situation sociale politique. Des grèves suspendues puis reconduites, des manœuvres de répression suivies de mesures d’apaisement, en attendant…. En attendant quoi ? Personne ne saurait le dire. (Afrique-Asie magazine, N° , de février 2017, par Acheikh IBN-OUMAR)

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