Union Africaine : l’ardue mission de Moussa Faki

Union africaine : l’ardue mission de Moussa Faki Mahamat

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(Le nouveau président de la Commission africaine a du pain sur la planche. D’autant que son havresac est déjà lesté de plusieurs handicaps.)

(Par Acheikh Ibn-Oumar, dans le cadre du dossier « Afrique, quand l’Union ne fait pas la force » d’Afrique-Asie Magazine N°136 de mars 2017)

Pour illustrer les lourds handicaps du président de la Commission africaine, à l’image du lutteur aux mains attachées rappelée dans ce numéro par Valentin Mbougueng (page 18), j’ajouterais celle du lutteur harnaché d’un havresac lourd et hétéroclite.

Dans ce havresac, il faut mettre les limitations structurelles bien connues : pouvoirs restreints, dépendance financière, veto des chefs d’Etats, lourdeurs bureaucratiques, brouillard conceptuel… Les difficultés contextuelles aussi : crises sécuritaires, économiques et politiques, illustrées par le désespoir de la jeunesse et les tragi-comédies électorales.

Pour le nouveau président Tchadien de la Commission, il faut y ajouter d’autres lourdeurs spécifiques. Le havresac de Moussa Faki Mahamat contient aussi des charges symboliques et même « biologiques ».

Une grande constance de caractère

Pour le symbole, sa nomination est présentée comme une récompense à l’activisme militaire du Tchad. Salué à l’extérieur, l’interventionnisme du général Idriss Déby Itno a des conséquences catastrophiques à l’intérieur, notamment l’aggravation de la crise financière, le verrouillage de l’alternance démocratique et la répression du mouvement démocratique, en violation de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance.

Par une triste coïncidence, au moment où le parti présidentiel organisait des fêtes dispendieuses sur tout le territoire pour célébrer la victoire à l’Union Africaine, le mouvement démocratique marquait l’anniversaire de la disparition du professeur Ibni Oumar Mahamat Saleh, chef de l’opposition enlevé en février 2008, et l’assassinat du jeune Abachou Hassane lors des manifestations contre le viol de la lycéenne Zouhoura (février 2016). Parmi les fils de dignitaires entendus par la justice pour ce viol figurait le propre fils de Moussa Faki Mahamat. Faisant fi de la présomption d’innocence, des internautes se livrèrent à un véritable lynchage médiatique, non pas du fils, mais du père.

La surcharge biologique va au-delà de cette filiation. Le nouveau président de la Commission est relié par son père au sous-clan du chef de l’Etat. Aussi, pour beaucoup de Tchadiens, son irruption fulgurante dans la haute administration et sa longévité exceptionnelle au gouvernement tiennent plutôt à sa bonne naissance.

Il faut dire que malgré les dénégations du président Déby Itno, on constate que les responsables de toutes les grandes formations militaires et de la quasi-totalité des régies financières appartiennent à sa famille directe ou à son petit clan ethnique. Sur le plan diplomatique (les ambassades et les organisations internationales), le cercle des promotions est plus large, mais il reste limité au grand Nord arabo-musulman, alimentant ainsi la braise de la division nationale, qui couve dangereusement sous la cendre, depuis l’indépendance.

Partant de ces handicaps objectifs et subjectifs, quelle est-elle la marge du nouveau président ?

Pour l’avoir connu comme jeune compagnon de lutte pendant les déchirements au Tchad des années 1980, je peux dire qu’il a des qualités humaines et intellectuelles pour accomplir la mission, malgré ces surcharges. Alors que le régime tchadien a dénaturé voire perverti d’excellents cadres nationaux, l’intéressé a fait montre d’une grande constance de caractère et une certaine retenue dans le spectacle du pouvoir, sans jamais se prévaloir de ses « atouts »  ethniques  et politiques .

Si, sur le papier, la mission du président de la Commission est d’impulser les initiatives et diriger la marche de l’Union, on sait qu’en pratique elle se limite à « concilier les inconciliables », depuis les mouvements d’humeur des chefs d’Etat jusqu’aux contentieux entre les pays et les divergences sur de grands dossiers. Fin négociateur, patient et méthodique, Moussa Faki Mahamat saura sans doute passer entre les gouttes et éviter le clash. Mais cela ne suffira pas.

Par rapport aux défis lourds, comme l’autonomie financière (taxe Kaberuka), les États en déliquescence (Somalie, Libye, Soudan du Sud), les blocages institutionnels (Burundi, RDC, Gabon), la montée de la dépendance militaire vis-à-vis de la France et des États-Unis et le difficile décollage économique, le président de la Commission ne peut pas faire grand-chose tant que les principaux acteurs locaux et extérieurs n’y mettent pas une forte volonté.

Par ailleurs, il y a des défis plus « légers », non pas qu’ils soient insignifiants, mais qui relèvent du « soft power », en faisant un usage intelligent de la communication et de l’argumentation, et en mobilisant la société civile, au sens large : le mouvement citoyen, bien sûr, mais aussi les entrepreneurs, les scientifiques, les artistes et mêmes les religieux. En commençant par des choses simples comme les campagnes pour accélérer la ratification des certaines conventions déjà adoptées et le suivi de leur application.

Il faudra pour cela que le nouveau président de la Commission troque de temps en temps son costume-cravate de grand diplomate « reconnu et apprécié » qui lui colle un peu trop au corps, pour le boubou de militant panafricaniste. Ce serait déjà beaucoup.
(Acheikh Ibn-Oumar, Afrique-Asie magazine, N°136 de mars 2017

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2 réponses à “Union Africaine : l’ardue mission de Moussa Faki

  1. Merci pour ton article sur Moussa Faki que je ne connais pas directement. Ce que tu dis tant sur sa personnalité que sur ses possibilités d’action, ou impossibilités est très intéressant. J’ai envoyé à Johanne ma petite présentation sur « Une émigration non choisie ». As-tu fait de même ? Cela pourrait faire la lettre 17. J’espère qu’elle a noté les questions posées. Je n’en ai plus de trace et toi ? Le livre marche bien, j’ai été invitée par la section socialiste du 13ème, et aujourd’hui je suis dans le sud-ouest également pour une présentation du livre. Je dois aller à Angers dans la même optique et j’espère que la traduction anglaise que me fait généreusement un mien neveu, anglais, sera alors disponible. L’Harmattan la prend. J’ai eu une demande d’aide de la part du Président de l’association AZF (association des Zaghawa en France) au sujet d’un manuscrit écrit en arabe. Voudrais-tu le regarder pour voir ce qu’il vaut (il semble que ce soit une autobiographie) et si cela te paraît bon, aurais-tu une idée de quelqu’un qui pourrait faire la traduction : gratuitement, ce serait l’idéal ; en payant, il faudrait chercher un peu d’argent et avoir une idée du coût ? Ton avis est indispensable. Si tu es d’accord pour regarder ce texte, je demande qu’il te soit envoyé. J’attends de tes nouvelles. Amitiés. Marie-José

    Le 10/03/2017, YEDINA : BLOG D’ACHEIKH

  2. Pingback: الاتحاد الافريقي و مهمة (موسى فقيه) الشائكة ( بقلم / الشيخ أبن عمر ، مترجم عن الفرنسية | YEDINA : BLOG D'ACHEIKH IBN-OUMAR·

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