« Insécurités au Sahel : trop de remèdes, peu de rémissions » (par Acheikh IBN-OUMAR, Afrique-Asie Magazine N°142, sept 2017)

Insécurités au Sahel : trop de remèdes, trop peu de rémissions ( Par Acheikh IBN-OUMAR, blog : yedina.net, 1ère publication : Afrique-Asie N° 142 Sept 2017)

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Acheikh IBN-OUMAR (yedina.net)

Depuis les attentats de Ben Laden au Kenya et en Tanzanie (1998) jusqu’à l’attaque d’un restaurant de Ouagadougou (Burkina, août 2017), l’extension de la métastase terroriste, en particulier au Sahel, a donné lieu à un empilement de programmes, plans, interventions, manœuvres, résolutions… Mais les formules pour enrayer ces menaces sont comme les régimes amaigrissants : la dernière trouvaille se veut la solution définitive… jusqu’à la prochaine.
On sait pourtant ce qu’il faut aux pays sahéliens : des projets nationaux à long terme.

Le récent sommet du G-5 Sahel à Bamako, tenu en juillet à l’initiative du président Macron, ne manque pas de promesses. Nonobstant la problématique couverture financière, ce sommet apporte des réponses à des questions importantes : l’acteur principal n’est plus l’ancienne puissance coloniale mais les États du champ ; la cohérence au niveau européen et international ; et la restauration du rôle des cadres africains transfrontaliers, régionaux et continentaux. Un enthousiasme remplaçant un autre, on se dit « cette fois, ça va vraiment marcher. »

Mais avant tout, n’est-il pas légitime d’examiner les résultats des initiatives passées ?

De rares succès militaires

La (supposée) déferlante djihadiste sur Bamako a été bloquée en janvier 2013. Les centres occupés par les terroristes au Nord-Mali et dans le Borno (Nigéria) ont été libérés. Les couloirs des trafics entre le Niger et la Libye ont été rétrécis. La collaboration entre pays voisins, malgré les lourdeurs, se met en place. Les contributions françaises (Serval, Barkhane), américaines (Trans-Saharan Counterterrorism Partnership -TSCTP)  et les efforts des États sur les plan militaire et sécuritaire donnent des résultats.

Cependant, ces acquis ne peuvent effacer l’aggravation de la situation dans toute la bande sahélo-saharienne et l’approfondissement des crises politiques et institutionnelles dans certains pays. Les opérations militaires sont parfois efficaces quand il s’agit de problèmes … militaires !

Kidal est toujours interdite à l’armée malienne. Les attentats débordent vers le sud (Côte d’Ivoire, Burkina), bien au-delà de la zone d’activité de ces groupes, et plus en profondeur dans l’est du Niger.

L’implantation djihadiste s’étend au Macina (Centre du Mali). La liberté de mouvement des bandes hors-la-loi de la Mauritanie au triangle frontalier Libye-Tchad-Soudan, est totale. Les trafics de drogues, d’armes et personnes s’étendent jusqu’à la Mer Rouge, avec le couloir Erythrée -Soudan- Egypte-Méditerranée/Moyen-Orient.

OP SERVAL

Et si le débordement de Daesh à partir de la Libye vers les pays voisins n’a pas eu lieu, ce n’est pas tant qu’il ait été contenu par le déploiement français au nord du Niger (Madama) et au Tchad, mais plutôt parce que « Daesh et ses sœurs », malgré la perte de Syrte et Derna, trouvent en Libye un sanctuaire confortable. Belmokhtar continue à faire la tournée de ses épouses au sein de certaines tribus. Boko Haram tendance Shekau poursuit ses attentats parfois loin de ses refuges du lac Tchad. Quant à la discrétion des tendances Al-Barnawi et Ansaru, cela relève d’une tactique d’attente afin de prendre le relais de Shekau.

Vaste écosystème interlope

Il a été observé une hybridation entre les groupes terroristes, les réseaux de drogues et de trafics humains, ainsi que l’imbrication de ces phénomènes avec les conflits communautaires locaux. Les groupes rebelles légitimes du Nord-Mali , mais aussi du Tchad et du Darfour, les milices locales libyennes et les groupements de sages des tribus, les notables locaux dans les communautés transfrontalières comme les Toubous etc. sont emmaillés dans ce qui est devenu un vaste écosystème interlope où chacun doit cohabiter avec tout le monde, malgré des frictions dues aux litiges financiers ou territoriaux.

Les découvertes spectaculaires de gisements d’or alluvionnaire en divers points de la zone, du Darfour à la Mauritanie, en passant par le Ténéré (Niger) et le Tibesti (Tchad/Libye), ont massivement attiré d’autres acteurs : militaires et rebelles démobilisés, déserteurs, contrebandiers, commerçants et « fournisseurs de services ». Les flux financiers énormes et l’impunité attirent aussi les jeunes désœuvrés de villes lointaines.

Des hommes d’affaires et des responsables militaires et administratifs investissent dans ces secteurs à travers des activités « régulières » : camions de transport, import-export, matériel de prospection, citernes de carburant et d’eau. Les agents de postes frontaliers ne sont pas du reste.

Une « économie grise » s’est mise en place, gommant la frontière entre terrorisme, trafic, commerce, orpaillage, milices locales, rébellions et forces publiques. Nombreuses sont les anecdotes sur les trafiquants arrêtés qui jurent être de simples passeurs n’ayant aucun rapport avec le terrorisme.

On parle de la porosité des frontières mais on néglige la porosité plus dangereuse entre les secteurs étatiques, commerciaux, mafieux et terroristes, fluidifiés par la circulation de grosses sommes d’argent, dans des sociétés fragilisées par la mauvaise gestion et la propagation de l’obscurantisme wahabite.

Sur un plan strictement militaire, il faut noter aussi que le volet renforcement des capacités des armées nationales est loin d’être un succès. On voit mal les armées des pays concernés prendre la relève de Barkhane et de la MINUSMA. Or le principe de toute aide est à terme d’aider à se passer de l’aide, sinon c’est de la dépendance. Le député européen Javier Nart (Espagne, Ciudadanos/ALDE), de retour d’une mission d’évaluation de l’EUTM (European Union Multinational Military Training Mission) résuma le programme : « Avec une formation inadaptée et sans armement, nous envoyons les soldats maliens à la mort » ! (https://club.bruxelles2.eu/tag/armee-malienne/).

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Le Sahara-Sahel un désert … administratif !

Ce volet militaire relève de l’urgence, mais le mal dont souffre ces pays ne s’y limite pas. Bien plus, une vision militariste l’aggrave dangereusement. Les discours sur l’accompagnement des interventions militaires par des actions au bénéfice de la population (Ah, les belles images de infirmières militaires soignant des bébés !), ou ceux plus sérieux sur « les causes socio-économiques profondes », sont un exercice obligatoire. Tout le monde s’y met : ONG, think tanks, chefs d’Etat, ministres, conférenciers, organismes de coopération. La palme d’or revenant aux partis politiques locaux dont les programmes proclament : « Créer des emplois afin de … lutter contre le chômage ! »

Une succession de traitements d’urgence ne construit pas une solution durable.

Le paradigme « menaces sécuritaires », décliné en terrorisme, trafics, migrations clandestines massives et conflits communautaires, même accompagné de précautions oratoires sur les « solutions socio-économiques durables », ne permet pas de poser un diagnostic pertinent.

Certes, l’Europe est préoccupée par le déferlement migratoire et les enlèvements de ses ressortissants, et les pays africains sont menacés par l’instabilité et parfois l’effondrement total de l’armée et de l’État lui-même. Cependant, ce ne sont là que des purulences et non pas la plaie elle-même.

Les séditions ne conduiraient pas fatalement à des catastrophes si les États ne présentaient pas des failles sérieuses. L’Algérie qui a subi la plus grave épreuve avec le terrorisme (la décennie noire : 1991-2002), s’en est sortie, sans intervention extérieure.

Le moindre mouvement dans les zones périphériques de ces pays met rapidement en cause l’intégrité territoriale. On l’a vu avec le Frolinat au Tchad, dès les années 70, suscitant déjà des interventions françaises. Puis les exemples se sont succédés au Niger, Mali et Soudan (Darfour). Ces crises révèlent la faiblesse du tissu administratif dans ces régions. L’Etat est perçu par les populations comme une entité mystérieuse et lointaine qui ne se manifeste que par la coercition administrative et policière, reproduisant la situation coloniale, en pire. Les mouvements armés ne sont pas la projection de postulats idéologiques, mais le produit de la répression de légitimes révoltes locales.

Les pouvoirs réagissent par la répression et plus grave encore par des méthodes pernicieuses de contre-insurrection en mobilisant une communauté contre l’autre, à l’exemple des sinistres Djandjawids au Darfour et Anti-Balakas en RCA.

Corruption ? Non prédation !

Les crises qui sont des révélateurs, devraient être l’occasion pour les dirigeants de se ressaisir. Or les mauvaises habitudes des politiques ne changent pas. L’enrichissement illicite, les querelles électoralistes, les combinaisons politiciennes, le clientélisme, etc. continuent pendant que la « maison brûle ». On compte sur « la communauté internationale » pour s’en sortir. N’ayant pas développé des économies productives, nos États sont l’unique source d’enrichissement pour les élites, et une sorte de sécurité sociale pour leur entourage, au nom du partage du gâteau. Et il n’y a pas une grande différence entre les régimes autoritaires et ceux qui respectent l’alternance par les urnes.

La corruption touche tous les pays du monde mais elle n’a pas ailleurs des conséquences aussi ravageuses quand dans nos pays africains. L’absence d’une classe d’entrepreneurs nationaux qui innovent, créent des emplois et génèrent des recettes fiscales, crée une atmosphère dans laquelle chacun est perpétuellement à l’affut du profit immédiat. La corruption n’est pas une maladie de l’économie, mais elle est l’économie elle-même. La prédation devient le principal ascenseur social ; et les aides extérieures aggravent cette situation.

Les instruments militaires ne sauraient résoudre ces problèmes. Mais pour l’Europe, le souci premier et de plus en plus pressant, c’est le flux migratoire. Ce n’est pas un hasard si la France vient d’annoncer la création de hotspots dans les pays de passage, pour traiter les demandes d’asile sur place. L’idée n’est pas mauvaise en soi, mais on ne voit pas en quoi cela réduira la masse toujours croissante des candidats vers l’Eldorado européen.

On revient toujours à ce paradigme de « menaces sécuritaires ». Le fait que les régimes en place et les gouvernements européens se sentent menacés par la violence, l’instabilité et la migration est légitime. Cependant cela ne saurait être le point de départ de programmes politiques, et rappelle la démarche de la droite populiste en Europe, qui fonde ses programmes sur la peur de l’insécurité et de l « ’invasion ».

Il appartient aux dirigeants des pays concernés et aux élites en général d’articuler des projets nationaux d’envergure historique pour la construction institutionnelle et économique. Cela passe par le débat interne, l’élaboration de consensus sur les fondamentaux. L’exemplarité des dirigeants en matière d’intégrité, de compétence et d’équité, ne doit pas être juste un « plus »  éthique , mais une exigence vitale et évidente. Il faut des nouveaux systèmes constitutionnels qui ne soient pas parachutés par référendum, ou concoctés dans les tractations entre pouvoirs et oppositions, mais résultant d’une démarche démocratique à la base, pour que les masses s’y retrouvent, y contribuent et l’intériorisent ; et un projet économique réaliste et patient pour se sevrer de la rente des matières premières et des aides.

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Renouveau conceptuel, national et populaire

A partir de ce renouveau conceptuel, national et populaire, il apparaîtra que la reproduction du modèle des armées occidentales n’est pas possible, et qu’il faudra un nouveau type d’armée, une nouvelle doctrine militaire, et une refonte des services de renseignements en rupture avec la logique de répression héritée de l’époque coloniale. Sur la base de ce projet national, il sera légitime de solliciter la participation de nos partenaires extérieurs, en tant que facteur d’appui, soumis à nos priorités nationales et régionales et aux nécessités de l’étape de notre développement historique. (Acheikh IBN-OUMAR, blog personnel : www.yedina.net – 1ère publication : Afrique-Asie Magazine  N°142, Sept 2017) )

 

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