Nouveau livre de Bichara I. Haggar, « Tchad : Quand les hommes en armes s’imposent aux politiques », présentation par Acheikh IBN-OUMAR

Source : Lettre N°18 de PMCT (Association Pour Mieux Connaître le Tchad)

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Dr Bichara Idriss Haggar

Acheikh IBN-OUMAR : « A propos de « Quand les hommes en armes s’imposent aux politiques/ Tchad  (1975-1982) » – de Bichara Idriss Haggar »

La collection de notre association (Pour Mieux Connaître le Tchad – P.M.CT.) a déjà publié trois ouvrages[1] de Bichara Idriss Haggar, tous traitant de divers aspects l’évolution politique du Tchad.

La période 1975-1982 couverte par ce quatrième ouvrage, marque un basculement durable vers la militarisation de lutte politique au Tchad dont l’onde de choc se faisait encore ressentir récemment par l’accrochage dans la bande frontalière tchado-libyenne (20 août 2017).

C’est un sujet complexe et explosif (sans mauvais jeu de mots) pour les chroniqueurs et les analystes, encore plus quand on a soi-même été, et continue à être, directement impliqué dans la lutte. En effet, le vécu personnel, la subjectivité peuvent constituer le référentiel principal et ainsi rendre difficile toute tentative d’analyse.
Aussi, le premier mérite de Bichara Idriss Haggar est d’avoir évité les écueils inhérents à tout travail de Tchadien parlant des évènements sanglants du Tchad.

Il y avait deux autres risques, sur le plan méthodologique : la dispersion de la réalité fondamentale dans les détails événementiels d’une part, et l’ossification de cette réalité dans les analyses théoricistes et les méta-explications, d’autre part. Cela aussi fut évité. Bichara Idriss Haggar fait ici un véritable effort intellectuel d’objectivation et de clarification.

Les événements politico-militaires qui ont secoué le Tchad depuis le putsch militaire d’avril 1975 jusqu’au renversement de la coalition du GUNT (sous la présidence de Goukouni) par les FAN du président Habré, en juin 1982, sont décrits de façon claire, précise et concise, tout en étant mis en perspective de par les motivations et calculs des protagonistes et de par l’imbrication des intérêts des puissances extérieures proches et lointaines.

La conclusion de l’ouvrage donne une très bonne synthèse des évolutions politiques revisitées, et je conseillerais au lecteur d’aborder l’ouvrage par cette partie, de « commencer par la fin » en quelque sorte. Cela fournit un bon fil conducteur, surtout quand on n’est pas familier avec l’imbroglio tchado-tchadien.

Quand on aborde un phénomène de grande portée historique, la question se pose de « par où commencer ? », c’est-à-dire « quel est l’élément déclencheur ? ». S’agissant de la militarisation de la vie politique tchadienne, on aurait pu se référer au premier affrontement violent le 16 septembre 1963[2] ou aux événements de Mangalmé en 1965 qui donnèrent naissance au Frolinat ou même à la décision d’instauration du multipartisme au lendemain de l’indépendance à l’instar de toutes les anciennes colonies françaises d’Afrique, selon la doctrine Foccart.

Bichara Idriss Haggar a préféré prendre comme point de départ l’instauration de la Révolution culturelle par le président Tombalbaye, en 1973.

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Débordé par l’extension de la guérilla du Frolinat qui parvint à créer des cellules clandestines jusque dans la capitale, irrité par le malaise des officiers de son armée et les critiques des cadres issus de sa région d’origine et excédé par les conseils lourdement appuyés de la France pour des réformes, le président Tombalbaye pensa donner une impulsion nouvelle en changeant radicalement d’idéologie et de méthode.

La nouvelle orientation (Révolution Culturelle et Sociale) censée guérir l’homme tchadien de ses maux consistait principalement à un retour à « l’ authenticité » assaisonné d’une virulente réthorique « anti-impérialiste » : instauration obligatoire du rite initiatique ancestral (« Yondo »), abolition des noms de personnes et de lieux d’origine française, à commencer par le chef de l’Etat lui-même qui n’était plus « le président François Tombalbaye » mais « le Grand Compatriote N’Garta Tombalbaye ».
La brutalité avec laquelle cette nouvelle politique (« la tchaditude ») fut appliquée, au lieu de calmer la désaffection de l’élite envers le pouvoir, causa la rupture définitive entre Tombalbaye et la base de de son régime dans ses composantes militaire, civile, et régionale. Ce processus est décrit dans l’introduction du livre, comme point d’ entrée au cœur du sujet :  l’éviction durable des politiques par «les hommes en armes » .

L’acte premier de cette interminable tragédie fut le coup d’État militaire du 13 avril 1975. Tel l’ours de la fable, les militaires, en voulant sauver le pays lui portèrent un coup fatal dont il a du mal à se relever quatre décennies après.

Un mélange d’amateurisme, d’euphorie mal contrôlée et de malchance répétitive aboutit à l’aggravation de la confrontation avec le Frolinat qui conquit, en 1978, toute la région du B.E.T. ; conquête qui devait plus au soutien massif de la Lybie de Kadhafi qu’aux qualités militaires (remarquables par ailleurs) du mouvement rebelle.
La réconciliation, en 1978, avec l’autre fraction du Frolinat -les FAN de Hissène Habré- qui était une promesse de paix, fut une nouvelle confirmation de cette malédiction tchadienne qui fait que le remède s’avère toujours plus nocif que le mal : le déclenchement de la guerre civile de février 1979. Comme si le sort s’acharnait à montrer que chaque épreuve est pire que la précédente. Les accords pour mettre fin à la guerre civile conduisirent à une guerre plus destructrice que celle de février 1979 : la guerre dite des neuf mois et le morcellement du pays en chefferies politico-militaires : les fameuses « tendances »!

La nouvelle expérience de normalisation sous le GUNT de Goukouni (avec comme vice-président le colonel Kamougué), en 1981-1982, obéit à la même fatalité. Miné par des conflits internes entre les « tendances », phagocyté par un allié libyen de plus en plus encombrant, harcelé par les troupes de Habré solidement implantées à la frontière avec le Soudan après avoir perdu la guerre des neuf mois en décembre 1980, ayant du mal à étendre l’autorité de l’Etat central en dehors de N’djamena contre des micro-États au Nord et une quasi-sécession au Sud sous la férule de Kamougué avec son gouvernement local (le Comité Permanent), le règne du GUNT fut un attelage disparate sur une route cabossée.

La nouvelle expérience de normalisation sous le GUNT de Goukouni (avec comme vice-président le colonel Kamougué), en 1981-1982, obéit à la même fatalité. Le règne du GUNT fut un attelage disparate sur une route cabossée.

Minée par des conflits internes entre les « tendances », phagocytée par un allié libyen de plus en plus encombrant, harcelée par les troupes de Habré solidement implantées à la frontière avec le Soudan, la nouvelle expérience de reconstruction nationale s’acheva dans la débâcle.
Ce gouvernement dit d’union, échoua à étendre l’autorité de l’Etat central en dehors de N’djamena, contre des micro-États au Nord et une quasi-sécession au Sud sous la férule de Kamougué avec son gouvernement local (le Comité Permanent) ; il échoua aussi à intégrer les FAT et les différentes factions du Frolinat dans une armée nationale. On peut mettre à son crédit le départ des troupes libyennes, mais il fut incapable d’en tirer la conclusion logique : la réconciliation avec les FAN, essayant plutôt de faire jouer aux forces de maintien de la paix envoyées par l’OUA le rôle que jouait l’allié libyen, à savoir l’engagement direct dans la guerre contre les forces de Habré.

La scène tchadienne devint un chaudron où bouillonnent les frustrations, les haines, les ambitions, les crises identitaires, les obscurantismes de toutes couleurs, et les débordements de la guerre froide. De cette confusion infernale, sortit un vainqueur : les FAN de Hissène Habré qui chassèrent la coalition du GUNT en juin 1982 et reconquirent le Sud qui était en train de s’éloigner dangereusement.

L’ouvrage s’arrête là mais on sait que l’histoire des soubresauts tchadiens devait continuer avec des césures importantes : la seconde guerre du B.E.T. (1983-1987) qui se conclut par la retentissante victoire contre les troupes libyennes à Ouadi Dom, le renversement de Habré par son ancien lieutenant Idriss Déby (décembre 1990), et les rebellions récurrentes auxquelles ce dernier n’a cessé de faire face.

La phrase souvent prêtée à Tombalbaye et citée dans cet ouvrage, prend une étrange résonnance : « Si l’armée prend le pouvoir, après moi ce sera le chaos ! ».

Observations

Au titre de mes observations personnelles, je commencerai par le titre : « Quand les hommes en armes s’imposent aux politiques ». J’estime que cela est vrai uniquement pour l’épisode du renversement de Tombalbaye par l’armée, en 1975. Pour le reste, je ne dirais pas que les hommes en armes ont éclipsé les politiques mais plutôt que les politiques se sont transformés en « hommes en armes ».
De fait, le passage par la « Résistance armée », ne serait-ce que pour quelques mois, est devenu une certification obligatoire pour celui qui veut acquérir une légitimité de leadership, être le porte-parole de sa communauté, trouver une haute fonction dans l’État ou tout bonnement relancer ses affaires commerciales.

Une autre observation concerne la bibliographie. Elle est assez riche et pertinente sans être rébarbative. Cependant, je trouve que certains ouvrages qui sont devenus des classiques auraient dû être mentionnés : la synthèse panoramique de Thierry Lemoine (« Tchad 1960-1990 : Trente années d’indépendance », Editions Lettres du monde, Paris, 1997), le second tome de l’œuvre fondatrice de Robert Buijtenhuijs sur le Frolinat (« Le Frolinat et les guerres civiles au Tchad  1977-1984», Editions Karthala, Paris, 1987) qui est plus en rapport avec la période concernée que le premier tome lequel est mentionné, et l’approche anthropologique pionnière de Marielle Debos « Le métier des armes au Tchad- le gouvernement de l’entre-guerres » (Karthala, coll. « Les Afriques », 2013 , particulièrement sa version anglaise : « Living by the gun in Chad : Combatants, Impunity and State Formation »-Zed books, London, 2016). Le témoignage du général Adoum Togoï Abbo l’un des chefs les plus influents du Frolinat et du GUNT fut sans doute publié trop tardivement pour être cité.

Le choix des documents en annexe est particulièrement intéressant, notamment par la reproduction d’accords passés sous l’égide de la Libye, comme le surréaliste « Accord de fusion entre la Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste et le Tchad ».

En conclusion, l’ouvrage de BICHARA IDRISS HAGGAR ( « Quand les hommes en armes s’imposent aux politiques » ) peut servir à la fois de vade mecum pour les spécialistes qui ont besoin de vérifier régulièrement tel ou tel épisode, grâce notamment au sommaire très pratique, mais aussi d’outil d’initiation à l’histoire politique du Tchad pour les jeunes ou les moins jeunes qui ne sont pas familiers avec cette histoire, tant il allie la densité et la qualité de la matière à la simplicité de l’exposé. Une démarche pédagogique bien utile.

Acheikh IBN-OUMAR

Pour commander le livre sur le site des Editions L’Harmattan

Sigles :  B.E.T. : Borkou Ennedi Tibesti ; FAN : Forces Armées du Nord; FAT : Forces Armées Tchadiennes ; FROLINAT : Front de Libération Nationale du Tchad; GUNT :Gouvernent d’Union Nationale de Transition) ; OUA : Organisation de l’Unité Africaine.

[1] TCHAD TÉMOIGNAGE ET COMBAT POLITIQUE D’UN EXILÉ (janvier 2004)
FRANÇOIS TOMBALBAYE 1960-1975, Déjà, le Tchad était mal parti ! (décembre 2007),
TCHAD LES PARTIS POLITIQUES ET LES MOUVEMENTS D’OPPOSITION ARMÉS DE 1990 À 2012 (janvier 2015)

[2] Voir l’article «Pandore jeta sa boîte sur Gardolé », sur mon blog « Yedina » : https://yedina.net/2013/02/06/ndjamena-evenements-du16-septembre-1963-pandore-jeta-sa-boite-sur-gardole/ )

3 réponses à “Nouveau livre de Bichara I. Haggar, « Tchad : Quand les hommes en armes s’imposent aux politiques », présentation par Acheikh IBN-OUMAR

  1. L’homme qu’il faut,à la place qu’il faut. Je suis très fier de trouver un ouvrage de mon pays qui dévoile ci haut la vérité historique et quotidienne de mon pays.

    Aimé par 1 personne

  2. Vraiment c’est un travail impeccable malheureusement je suis pris par le temps je reviendrai plus tard pour compléter la lecture Inchaallah

    Aimé par 1 personne

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