Sommet Africain- Débat TV – 02/07/2018 -حوار حول القمة الافريقيى

Sommet africain de Nouakchott (juillet 2018) – Intervention d’Acheikh IBN-OUMAR sur France 24 Arabe. Voir la transcription en français, ci-dessous.

مداخلات / الشيخ ابن عمر (وزير خارجية تشاد، سابقا) ،في برنامج « نقاش » فرانس24، بمناسبة قمة الاتحاد الافريقي، بتاريخ 2/7/2018م، في نوكشوط ـ موريتانيا، حول قضيتي مواجهة الارهاب والفساد الاداري،

France 24 Arabe : Bienvenue à nos invités … M. Acheikh IBN-OUMAR, croyez-vous-en la capacité des Africains à formuler une vision commune et ensuite leur capacité à mettre en place des mécanismes pour traduire cette vision dans la réalité concrète ?

Acheikh IBN-OUMAR : Cette capacité est faible sinon inexistante ; pour plusieurs raisons; parmi lesquelles, évidemment, la faiblesse même des Etats africains depuis leur création à l’indépendance ; l’absence de vision nationale et continentale de la part des dirigeants pour faire évoluer les conditions prévalentes vers des horizons meilleurs. En urgence ou à court terme, il y a des mesures qui peuvent être mise en œuvre, comme la coordination transfrontalière, le partage des informations, le perfectionnement des compétences militaires et sécuritaires, etc. On sait que les armées africaines sont un héritage colonial, avec un caractère conventionnel qui a fini par être dépassé même chez les pays initiateurs. Ajoutez à cela, la mentalité des services de sécurité est encore pire ; car ces services conçoivent leur mission comme étant la chasse aux « perturbateurs » qui sortent de lignes tracées, et non la chasse au terrorisme. Mon opinion est, qu’au niveau de la coopération, visant à combler certaines failles, il y a des possibilités qui sont à la portée des Etats ; mais il restera toujours le manque de vision, de décisions vigoureuses et de sérieux dans l’application.

FRANCE 24 Arabe : Donc la lutte anti-terroriste, ce slogan brillant et qui a une forte résonnance, pourrait être une occasion en or pour faire perdurer la corruption chez les responsables africains ; en disant ; « Vous, Europe, vous Arabie Saoudite, Emirats arabes etc., donnez nous de l’argent ! ». Et puis commence une nouvelle phase de malversation ?

A.I.O. : La corruption est un cancer qui ronge le corps de ces Etats africains, et je dirais aussi arabes, car nos voisins arabes partagent avec nous pas mal de négativités, malheureusement. Il y a un problème de terminologie. Le mot « terrorisme » est insuffisant pour diagnostiquer les situations locales, le terrorisme est juste un mode opératoire, mais les problèmes réels sont très différents entre par exemple la région du lac Tchad, la Libye, le Nord du Mali et le Burkina Faso. Il y a des données locales et des pesanteurs historiques différentes qui nécessitent une approche et une lecture des racines des problèmes en fonction de la réalité, au lieu d’aligner toutes ces situations sous le grand titre de la lutte anti-terroriste. Pour ce qui est de la corruption. Dans les pays occidentaux, ou avancés, la corruption est un épiphénomène pathologique, à caractère moral ou judiciaire ; mais dans nos pays, la corruption est quelque chose de constitutif, institutionnalisé, à caractère structurel, induit par la mentalité  de la rente et du trafic d’influence (en français dans l’original). C’est à dire que la situation géographique du pays ou de la province (pour ce qui est des ressources minières) et la position politique ou administrative (par exemple dans la douane) est en soi la principale source d’enrichissement. Cette réalité ne peut être changée par des programmes et des conventions, mais exige un travail très soutenu. La publication de déclarations, programmes, recommandations etc. ne suffit pas ; même si certains leaders sont sincères dans la lutte contre la corruption. Par exemple, le président Muhammadu Buhari du Nigeria est unanimement reconnu comme un homme sincère dans sa volonté de lutter contre ce fléau, pourtant les résultats sont très faibles.
A mon avis il faut viser les articulations essentielles qui pourraient neutraliser ce monstre.
D’abord, renforcer les médias ; car une presse indépendante à l’abri de la peur et de la précarité matérielle pourrait révéler certains dossiers. De même, il faut une justice indépendante, un parlement indépendant et aussi, une société civile dynamique. Par la conjugaison de ces efforts, les programmes verticaux et la coopération internationale peuvent jouer leur rôle. Mais si on laisse toutes choses entre les mains des directions politiques, c’est qu’on donnerait au le loup le rôle du berger.

FR 24 Arabe : Nous n’entendons jamais ce type de langage de la part des responsables. Selon les mots du professeur M. Aboulmaali, nous avons un environnement hostile. Nous entendons ce genre de discours en Europe et ici en France. Il y a des aveux du genre « nous avions négligé des larges couches de la société française, c’est pour çà que certains individus sont tombés dans le giron de l’extrémisme » ; mais nous n’entendons pas les dirigeants africains tenir ce type de langage.

A.I.O. : Un point important que celui soulevé par le professeur Aboulmaali, et tout le monde est d’accord là-dessus, c’est que le souci primordial de nos dirigeants est de s’éterniser sur le fauteuil. C’est la priorité des priorités. Toute autre chose est considérée comme secondaire. Ajoutons à cela qu’au niveau du discours officiel, dans beaucoup de pays victimes de ce phénomène, les directions ne nient pas qu’il y a des problèmes économiques et sociaux, et des injustices subies par les couches marginalisées, mais en même temps, on dit que le danger pressant, c’est l’insécurité causée par le terrorisme, et qu’il est difficile de penser à construire des écoles et des hôpitaux, sous la menace de ces groupes qui pourraient à tout moment détruire ces réalisations. Cet argument en or, effectivement, est devenu un prétexte pour que l’Etat se dérobe de ses responsabilités envers ses citoyens, y compris, paradoxalement, ses responsabilités sur le plan sécuritaire. Car plus on multiplie les déclarations sur le terrorisme, plus il y a d’interventions militaires extérieures de la part de France, des Etats-Unis et autres, plus on augmente la part de la défense et la sécurité dans les budgets nationaux, et plus le citoyen vit dans la peur. Tous ces déploiements ne renforcent pas la tranquillité du citoyen, ne jouent pas leur rôle pour établir la paix, ou assurer un niveau minimum de sécurité pour le citoyen. Car si vous posez la question à l’homme de la rue, dans beaucoup de nos pays, sur les sources de la peur pour lui, il ne vous dira pas Boko Haram et autres, il vous répondra « ce sont la Douane, la Police, la Gendarmerie. Ce sont ceux-là qui me harcèlent quotidiennement quand je vais au marché, quand je voyage, quand je m’arrête à une barrière de contrôle etc. Ce sont ces corps qui au quotidien me donne un sentiment d’insécurité. » La première source de la peur et de l’instabilité, ce sont les forces dites de sécurité.
La vision très étroite de maintien au pouvoir à tout prix, a entrainé ces régimes dans un engrenage. L’instrumentalisation de cette opportunité qui est la lutte anti-terrorisme pour justifier leur pérennité au pouvoir est en fait une bombe à retardement. Nous avons la bombe démographique (en français dans l’original), la croissance de la population, nous voyons des centaines de milliers de nos jeunes risquer leur vie sur la Méditerranée.

FR 24 Arabe : En d’autres termes, le terrorisme est une bénédiction pour le despotisme ?

A.I.O. : Franchement, c’est une occasion instrumentalisée, y compris par les pays avancés, comme la France et l’Amérique, qui prétendent qu’ils sont venus pour nous aider et pour nous sauver. Il est vrai que ces puissances ont joué le rôle du pompier. Particulièrement, si les forces françaises n’avaient pas intervenu à Savaré, au Mali, en 2013, peut-être que l’Etat se serait effondré ; mais c’est un pompier qui avait été à la base de l’incendie (n’oublions pas que tout était parti de l’intervention en Libye) ; secundo, voilà un pompier qui éteint partiellement l’incendie sans s’attaquer aux départs de feu ; sans parler de l’absence de reconstruction de la maison incendiée. Toutes ces opérations sont des cautères sur des plaies purulentes. Au mieux, ce sont des solutions de court terme.

FR 24 Arabe : Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, l’ère des réseaux sociaux, alors qu’en même temps nous avons une génération de dirigeants d’âge très avancé, qui est même dans la phase de sénilité ; tout cela ne va-t-il pas changer les choses ?

A.I.O. : Sur ce point, je diverge un peu avec le professeur Aboulmaali. Je pense que l’Internet et les technologies numériques en général sont une des clés pour sortir des crises actuelles et même à venir.

FR 24 Arabe : En effet, en cinq minutes, l’information vous parvient de là où vous voulez …

A.I.O. : Les Africains, même dans les régions très défavorisées sur le plan de la culture générale et de la culture scientifique en particulier, ont fait montre d’une capacité impressionnante à s’approprier rapidement les nouvelles technologies ; cela est tout particulièrement vrai pour les jeunes, naturellement. Dans les années passées, beaucoup de pays africains avaient enregistré des hausses record de leur taux de croissance ; et bien, selon les experts, au moins 50 % de cette hausse est due aux nouvelles technologies :  utilisation des smartphones pour le commerce, les transferts monétaires, la santé, l’éducation, etc. C’est vrai que les pouvoirs en place ont peur de ce phénomène et prennent parfois des mesures répressives. On a vu en Mauritanie un bloggeur se faire traîner devant les tribunaux, bref, je n’insiste pas là-dessus.
La répression se manifeste souvent par le blocage des réseaux Internet et même le réseau téléphonique ordinaire. On l’a vu par exemple lors des élections au Tchad, au Gabon et au Congo-Brazzaville. Cependant, si on s’y  concentre, cela sera une des clés comme je disais. Par exemple, les millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, du fait de la croissance démographique, ne peuvent pas être absorbés par les secteurs économiques traditionnels, indépendamment de la nature des pouvoirs en place. Une utilisation rationnelle de l’économie numérique nous permettra de faire des bonds historiques, brûler les étapes, comme le passage direct de l’énergie du charbon à l’énergie solaire, sans passer par l’énergie électrique classique. (FIN)

 

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